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jeudi, 28 février 2008

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Évangile de Jésus-Christ saint Luc 11,14-23.
Jésus expulsait un démon qui rendait un homme muet. Lorsque le démon fut sorti, le muet se mit à parler, et la foule fut dans l'admiration.
Mais certains se mirent à dire : « C'est par Béelzéboul, le chef des démons, qu'il expulse les démons. » D'autres, pour le mettre à l'épreuve, lui réclamaient un signe venant du ciel. Jésus, connaissant leurs intentions, leur dit : « Tout royaume divisé devient un désert, ses maisons s'écroulent les unes sur les autres. Si Satan, lui aussi, est divisé, comment son royaume tiendra-t-il ? Vous dites que c'est par Béelzéboul que j'expulse les démons. Et si c'est par Béelzéboul que moi, je les expulse, vos disciples, par qui les expulsent-ils ? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges. Mais si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est donc que le règne de Dieu est survenu pour vous. Quand l'homme fort et bien armé garde son palais, tout ce qui lui appartient est en sécurité. Mais si un plus fort intervient et triomphe de lui, il lui enlève l'équipement de combat qui lui donnait confiance, et il distribue tout ce qu'il lui a pris.

Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse.

______Et la foule fut dans l'admiration : voilà un homme réputé muet qui se mit à parler ! On ne saurait rêver meilleur signe. Pourtant, cela ne dissuade nullement quelques-uns de réclamer un signe venant du ciel. Il semble que si le muet prend la parole le premier, les aveugles aient aussi le beau rôle dans cet épisode. Ces aveugles, quels sont-ils ? Des « bouffeurs de curé » avant l’heure ? Pas du tout, puisque eux aussi ont des disciples qui expulsent les démons, puisque eux aussi font partie de la foule qui écoute Jésus… à défaut de Le suivre. Certes, ils veulent le mettre à l'épreuve. Éprouver, c’est réclamer une preuve : un signe. Dans cet esprit, derrière une apparence de foi, on demande un ingrédient susceptible de la dissoudre ! Il y a une semaine, l’homme riche demandait à Abraham que Lazare puisse témoigner auprès de ses frères (cf. « Prenons-nous les moyens de franchir le portail ? »[1] et Lc 16,19-31). On le sait : 'S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus'. Il n’en va pas autrement ici : Jésus n’est d’ailleurs pas dupe de la perversité de cette demande, dans laquelle Il souligne les profonds germes de division. Les signes ne sont rien quand ils se heurtent à des cœurs fermés : à eux seuls, ils ne suffisent pas à garantir la sécurité de la foi. En revanche, ils pourraient bien démontrer par contraste l’inanité de la foi qui n’est ni forte ni bien armée : elle est à la merci de tout vent contraire, pourvu qu’il souffle avec plus de véhémence.

______Ce n’est pas tant la foi qui est épinglée ici, que la raison qui la pervertit. (L’opposition entre foi et raison ne date pas d’hier !) La raison s’exprime justement par la parole ; c’est pourquoi il n’est pas anodin que cet Évangile soit introduit par la langue d’un muet qui se délie. Face à ce fait extraordinaire qui suscite l'admiration de la foule, ceux qui prennent la parole à leur tour usent de leur raison pour l’opposer à la foi : « C'est par Béelzéboul, le chef des démons, qu'il expulse les démons. » C’est surtout le bien qui se travestit en « mal » dans des cœurs fermés, conduisant tout droit au péché contre l’Esprit… ici-bas, contre la raison même.
______La raison, c’est par définition la faculté de penser, de s’ouvrir au réel dans un esprit d’admiration et non de captation. Naturellement, elle se heurte en permanence aux conflits -latents ou déclarés- entre le bien et le mal : il lui faut donc revêtir l'équipement de combat qui lui donne confiance. Cet équipement est moins celui d’un combattant qui s’attache à prendre le parti de l’un au détriment de l’autre, que celui d’un pacificateur qui prend les moyens de séparer les belligérants en cherchant à élucider la source de leur conflit. Il s’agit moins de gérer la fatalité que de tuer dans l’œuf ce qui la génère : de rassembler ses forces sur les causes afin de ne pas les disperser sur les effets.
______Par conséquent, la réflexion ne s’aurait s’arrêter à la défense du bien, aussi respectable soit-il. Le Texte le démontre assez : on peut être face au Christ lui-même, se vouloir le défenseur du bien… et être son plus farouche adversaire. La Parole rend la parole au muet, mais Elle fait taire le bavard qui s’approprie le bien, faisant de lui un redoutable bien-pensant. Bien-penser asseoit la bonne conscience : le combat est terminé, l’homme baisse la garde. Il est d’ores et déjà mûr pour être vaincu par un plus fort qui intervient et triomphe de lui. Le plus fort n’est pas nécessairement un mal-pensant ! S’il l’est au regard du vaincu, il est toujours un autre bien-pensant (pour lui-même ou pour d’autres) : simplement, son « bien » n’est pas le même ! Il est parfois la contradiction du « bien » du vaincu. Alors, qui a raison ? Celle du plus fort est-elle réellement la meilleure ? Quel que soit le parti en cause, le bien-penser n’est jamais que le signe de la glaciation certaine d’une pensée qui ne trouve sa légitimité non dans sa validité mais dans sa force de conviction sur le plus grand nombre : il ne s’agit plus de raison mais de séduction (seducere : séparer, diviser…). De la pensée de la vie, on passe insidieusement à la vie de la pensée. Non une vie appelée à un développement qualitatif se fondant sur l’interrogation du réel, mais une pensée figée ne trouvant sa vitalité que dans le développement quantitatif –depuis une observation partielle du réel- apportant l’illusion de réponses à cette interrogation. Cette illusion affronte naturellement les véritables réponses qui se font jour : chassez le naturel, il revient au galop. Le plus fort distribue tout ce qu'il a pris au réel sous la forme d’évidences. Celles-ci ne sont autres que des réalités qui sont évidées de leur sens.
______Permettons-nous une incursion chez « Miromelo », consœur de « Haut et Fort ». Elle nous rapporte la délicieuse petite histoire que voici :
" Blague : " C'est l'histoire d'un type qui va chez son médecin. Il porte un chapeau haut de forme. Il s'assied et ôte son chapeau. Le médecin aperçoit alors une grenouille posée sur son crâne chauve. Il s'approche et constate que la grenouille est comme soudée à la peau.
- Et vous avez ça depuis longtemps ? s'étonne le praticien.
C'est alors la grenouille qui répond :
- Oh vous savez, docteur, au début, ce n'était qu'une petite verrue sous le pied. "
(extrait de l’Empire des Anges, de Bernard Werber)
Cette blague illustre un concept. Parfois on se trompe dans l'analyse d'un événement parce qu'on est resté
figé dans le seul point de vue qui nous semble évident. "
______Le post est fort justement titré : « question de point de vue ». Question de haut de forme aussi ! Plus la forme semble haute, plus elle domine d’une insolente évidence la pensée de ceux qui l’aperçoivent. Parlant haut et fort (!), elle s’impose au lieu de se proposer : l’évidence évide –et évite !- également le souci de penser par soi-même. Les grenouilles ne parlent pas en réalité. Mais elles font parfois la pluie et le beau temps : ici, c’est une question d’échelle… des valeurs. Le tout est de ne pas se laisser enfermer dans un bocal qui déforme le réel selon l’épaisseur du verre…

______Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse. Être avec Lui, c’est entretenir le doute ! Non le doute sur Lui, bien sûr, mais le doute sur soi. Que nous importe notre foi si nous lui opposons notre raison ? Sur QUOI fondons-nous l’une et l’autre ? Sur Sa Parole ou sur celle des autres ? Celle-ci n’a-t-elle d’ailleurs pas été mise à l'épreuve de l’expérience ? Étrangement, plus cette expérience s’avère fâcheuse, moins elle réclame un signe : le réel s’efface devant le mythe.
Certes, Sa Parole passe AUSSI par celle des autres ; mais Elle est plus pure que la leur. Puisée à la Source, Elle ne subit pas la poussière de multiples interprétations parfois subjectives et contradictoires, caressant le plus fort dans le sens du poil : plus besoin d’anti-mythe ! Mais à quoi bon une Source –aussi pure soit-Elle- si on La coupe de ses multiples canaux ? Articuler la raison sur la foi, ce n’est pas tant multiplier les actes extérieurs de piété qui ne procèdent que du curage régulier du canal. C’est s’assurer que l’eau y circule toujours… et que cette eau émane de la bonne source : toute eau n’est pas toujours potable… À quoi bon une Source si on La dévie vers des lacs fermés ? L’eau s’y évapore, à moins qu’elle ne croupisse. À quoi bon un canal soigneusement curé (dans tous les sens du terme ?…) s’il laisse transiter des eaux mortes ?
______Si la Parole prend le risque inouï de s’incarner par celle des autres, c’est aussi parce qu’Elle aspire à circuler en de multiples canaux, non pour noyer la raison mais bien pour l’irriguer. Elle oblige ainsi la foi à s’extraire de la tentation toujours lancinante de se reposer sur elle-même en s’émancipant de la raison. Quels que soient les méandres empruntés par les différents canaux, quand bien même leur direction s’oppose ponctuellement, ils ne sont jamais que la photographie d’un lieu ou d’un moment. Or, la vie présente est mouvement : tout cliché n’est que la captation d’une image passée. Être avec Lui, c’est L’accompagner vers les confluents. À cet égard, il ne suffit pas de bien-penser parce que la bien-pensée n’est rien d’autre qu’une pensée figée sur papier glacé : elle peut briller, elle ne bouge pas. Elle peut être encadrée, affichée, postérisée : elle ne remuera pas davantage. On l'admire un moment, puis on se disperse
______Les eaux vives, elles, sont appelées à se rassembler. Pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. (cf. « Si l’amour est hors-la-loi, il est recherché »[2] et Mt 5,17-19) Pas une goutte n’est censée se perdre en se dispersant ! L'admiration, c’est regarder vers. Autrement dit, c’est porter son regard vers ce qui est extérieur à soi. C’est également le porter vers ce qui est antérieur : le terrain le plus apte à favoriser la pensée dans sa structure –héritée de celle des autres- comme dans son développement. Quand un canal s’est tari, son envasement n’est peut-être pas la seule explication : la terre subit parfois des secousses sismiques qui remettent en cause certains tracés jusque là admis… L'admiration, c’est enfin porter son regard vers ce qui est postérieur à soi : l’objectif à atteindre. Quand cet objectif porte à disperser, il y a tout lieu de s’interroger sur sa cohérence… et sa convergence avec celui des autres.

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