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29.02.2008

1+1=1… sinon, c’est 0.

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 12,28-34.

Un scribe qui avait entendu la discussion, et remarqué que Jésus avait bien répondu, s'avança pour lui demander :  « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. » Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n'osait plus l'interroger.
 
       « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé… » (cf. « Je vous demande pardon ? » et Mt 18,21-35). Tu aimeras ton prochain comme toi-même.  Les deux formules se répondent l’une l’autre, en plaçant nos égoïsmes au pied du mur : si nous exploitions différemment l’énergie que nous déployons à entretenir nos complaisances et nos suffisances ? (Il est vrai qu’il n’y a pas plus prochain que soi-même : charité bien ordonnée…) Il suffit de la réorienter vers le prochain, à commencer par celui qui nous a offensés : qui sait d’ailleurs si nous ne l’avons pas offensé les premiers ? Et qui sait si nous ne sommes pas nos premiers offenseurs ?
        Complaisance et suffisance sont habituellement les deux mamelles qui arrosent de leur lait caillé nombre de pages d’Évangile : scribes et pharisiens en sont les reflets privilégiés. Si l’on devait raisonner en termes d’image de marque, la réputation de ceux-là n’en sortirait pas vraiment reluisante. Est-ce à dire que les scribes et les pharisiens soient les boucs émissaires du message évangélique ? Ce serait opposer le Jésus des paumés et des malades à celui des sages, des savants et des bien-portants… ces derniers étant plus sûrement des bien-pensants ! (cf. « Canal plus avec décodeur » et Lc 11,14-23). Or, si Jésus annonce à temps et à contretemps le Royaume de Dieu, c’est bien parce que cette annonce est loin d’être superflue : ses contemporains le cherchent parfois avec âpreté, sans jamais le trouver. Surtout quand ils lui tournent le dos ! Ce qui, reconnaissons-le, est souvent le cas des scribes et des pharisiens : les bien-pensants de l’époque. Jésus est sans complaisance à leur égard, perpétuellement en butte contre leur suffisance.
        « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » La logique voudrait que cette phrase -unique dans l’Évangile- s’adresse en priorité à ce qu’on dénommerait aujourd’hui un « blessé de la vie » : un de ces privilégiés que Jésus guérit corps et âme sur son passage. Ici, celui qui n’est « pas loin du royaume de Dieu » est un éminent représentant des bien-pensants : un scribe ! En tant que tel, c’est un familier de la Parole : ce qu’il ne manque pas de démontrer. Mais son attitude d’esprit diffère en tous points de celle des autres : la Parole n’est pas pour lui un outil qui asseoit son pouvoir mais un instrument qui lui ouvre le cœur. Il a remarqué que Jésus avait bien répondu. En d’autres circonstances, un autre que lui aurait remarqué la même chose, mais s’en serait offusqué : il se serait tu en ruminant dans son coin. Or, celui-là s'avança pour parler ! Non pour asséner « sa » vérité, mais pour demander. À rebours d’une attitude d’affrontement et de défi (de mise à l’épreuve, comme hier…), c’est une position de confrontation interrogative qu’il adopte : oui ou non, est-il sur la bonne voie ? S’il pressent à juste titre la réponse, il n’a pas la prétention de se l’approprier.
 
        Mieux encore : la réponse ne peut qu’enfoncer le couteau dans la plaie du bien-pensant refermé sur lui-même. Celui-ci est de ceux qui disent et ne font pas (cf. « Qui élèvera la charge sera plus lourd… » et Mt 23,1-12), qui sont écartelés entre leurs aspirations et l’échec de ces aspirations dans leur réalisation. Comme le souligne saint Paul : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Rm 7,19 ) C’est que le Royaume de Dieu souffre violence : il ne tombe pas tout cru dans le bec ! S’en enquérir est une condition minimale. On peut y mettre les bouchées doubles… et s’en éloigner : c’est toujours le travers du bien-pensant de toutes les époques. Car celui-ci se heurte de plein fouet au premier de tous les commandements […] : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. C’est le premier, mais il n’est pas exclusif au second, puisque ce dernier lui répond : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. Remarquons que le commandement est singulier, parce qu’il est la somme indivisible de ceux-là. Il est non seulement singulier, mais supérieur à tout autre commandement. Le diviser, c’est l’annihiler en le dénaturant. Un plus un font un… sinon c’est zéro : telle est la mémoire vive de l’Évangile, adoptant le langage binaire deux mille ans avant l’avènement de l’informatique !
      Si le Christ s’est montré si intransigeant à l’égard des scribes et des pharisiens, ce n’est pas parce qu’Il leur reprochait de servir la Loi : Il n’est pas venu l’abolir, mais l’accomplir. (cf. « Si l’amour est hors-la-loi, il est recherché » et Mt 5,17-19) Il leur reprochait plus sûrement de S’EN servir, précisément en privilégiant le premier de tous les commandements… au détriment du second. Le plus grand de tous les commandements était ainsi rabaissé à la hauteur de leur suffisance. C’est pourquoi le scribe est ici attendu au tournant : va-t-il –à l’image de ses pairs- s’en aller tout triste comme le jeune homme riche, son cœur lui dictant quelque contradiction interne entre l’amour de la loi et la loi de l’amour ?
 
        « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'Unique et qu'il n'y en a pas d'autre que lui. L'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. » Non seulement notre scribe ne se rebute pas face à la réponse apportée à ce double commandement, mais il l’appuie en donnant raison à Jésus ! Mieux encore : il la développe en soulignant sa pleine primauté sur toutes les offrandes et tous les sacrifices. (Ces derniers sont vains et pure bigoterie quand il ne font que masquer la division du commandement.) Ce qui signifie que ce scribe-là ne se contente pas d’écrire ou de lire la Parole : il l’a d’abord assimilée en la vivant, en l’incarnant en actes sans la trahir. Sans doute a-t-il d’ailleurs suscité l’admiration de ses pairs, puisqu’à cette réponse insurpassable succède un silence respectueux : Et personne n'osait plus l'interroger. En effet, l’interrogation n’est plus nécessaire quand la plus grande d’entre toutes a trouvé une réponse satisfaisante.
       Cette réponse se suffit à elle-même en matière de commandement. Naturellement, elle reste à appliquer en matière d’obéissance !… Celle-ci n’est-elle pas d’ailleurs une forme d’offrande et de sacrifice ?

28.02.2008

Canal plus avec décodeur

Évangile de Jésus-Christ saint Luc 11,14-23.

Jésus expulsait un démon qui rendait un homme muet. Lorsque le démon fut sorti, le muet se mit à parler, et la foule fut dans l'admiration.
Mais certains se mirent à dire : « C'est par Béelzéboul, le chef des démons, qu'il expulse les démons. » D'autres, pour le mettre à l'épreuve, lui réclamaient un signe venant du ciel. Jésus, connaissant leurs intentions, leur dit : « Tout royaume divisé devient un désert, ses maisons s'écroulent les unes sur les autres. Si Satan, lui aussi, est divisé, comment son royaume tiendra-t-il ? Vous dites que c'est par Béelzéboul que j'expulse les démons. Et si c'est par Béelzéboul que moi, je les expulse, vos disciples, par qui les expulsent-ils ? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges. Mais si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est donc que le règne de Dieu est survenu pour vous. Quand l'homme fort et bien armé garde son palais, tout ce qui lui appartient est en sécurité. Mais si un plus fort intervient et triomphe de lui, il lui enlève l'équipement de combat qui lui donnait confiance, et il distribue tout ce qu'il lui a pris.
Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse.
 
        Et la foule fut dans l'admiration : voilà un homme réputé muet qui se mit à parler ! On ne saurait rêver meilleur signe. Pourtant, cela ne dissuade nullement quelques-uns de réclamer un signe venant du ciel. Il semble que si le muet prend la parole le premier, les aveugles aient aussi le beau rôle dans cet épisode. Ces aveugles, quels sont-ils ? Des « bouffeurs de curé » avant l’heure ? Pas du tout, puisque eux aussi ont des disciples qui expulsent les démons, puisque eux aussi font partie de la foule qui écoute Jésus… à défaut de Le suivre. Certes, ils veulent le mettre à l'épreuve. Éprouver, c’est réclamer une preuve : un signe. Dans cet esprit, derrière une apparence de foi, on demande un ingrédient susceptible de la dissoudre ! Il y a une semaine, l’homme riche demandait à Abraham que Lazare puisse témoigner auprès de ses frères (cf. « Prenons-nous les moyens de franchir le portail ? » et Lc 16,19-31). On le sait : 'S'ils n'écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu'un pourra bien ressusciter d'entre les morts : ils ne seront pas convaincus'. Il n’en va pas autrement ici : Jésus n’est d’ailleurs pas dupe de la perversité de cette demande, dans laquelle Il souligne les profonds germes de division. Les signes ne sont rien quand ils se heurtent à des cœurs fermés : à eux seuls, ils ne suffisent pas à garantir la sécurité de la foi. En revanche, ils pourraient bien démontrer par contraste l’inanité de la foi qui n’est ni forte ni bien armée : elle est à la merci de tout vent contraire, pourvu qu’il souffle avec plus de véhémence.
 
        Ce n’est pas tant la foi qui est épinglée ici, que la raison qui la pervertit. (L’opposition entre foi et raison ne date pas d’hier !) La raison s’exprime justement par la parole ; c’est pourquoi il n’est pas anodin que cet Évangile soit introduit par la langue d’un muet qui se délie. Face à ce fait extraordinaire qui suscite l'admiration de la foule, ceux qui prennent la parole à leur tour usent de leur raison pour l’opposer à la foi : « C'est par Béelzéboul, le chef des démons, qu'il expulse les démons. » C’est surtout le bien qui se travestit en « mal » dans des cœurs fermés, conduisant tout droit au péché contre l’Esprit… ici-bas, contre la raison même.
        La raison, c’est par définition la faculté de penser, de s’ouvrir au réel dans un esprit d’admiration et non de captation. Naturellement, elle se heurte en permanence aux conflits -latents ou déclarés- entre le bien et le mal : il lui faut donc revêtir l'équipement de combat qui lui donne confiance. Cet équipement est moins celui d’un combattant qui s’attache à prendre le parti de l’un au détriment de l’autre, que celui d’un pacificateur qui prend les moyens de séparer les belligérants en cherchant à élucider la source de leur conflit. Il s’agit moins de gérer la fatalité que de tuer dans l’œuf ce qui la génère : de rassembler ses forces sur les causes afin de ne pas les disperser sur les effets.
        Par conséquent, la réflexion ne s’aurait s’arrêter à la défense du bien, aussi respectable soit-il. Le Texte le démontre assez : on peut être face au Christ lui-même, se vouloir le défenseur du bien… et être son plus farouche adversaire. La Parole rend la parole au muet, mais Elle fait taire le bavard qui s’approprie le bien, faisant de lui un redoutable bien-pensant. Bien-penser asseoit la bonne conscience : le combat est terminé, l’homme baisse la garde. Il est d’ores et déjà mûr pour être vaincu par un plus fort qui intervient et triomphe de lui. Le plus fort n’est pas nécessairement un mal-pensant ! S’il l’est au regard du vaincu, il est toujours un autre bien-pensant (pour lui-même ou pour d’autres) : simplement, son « bien » n’est pas le même ! Il est parfois la contradiction du « bien » du vaincu. Alors, qui a raison ? Celle du plus fort est-elle réellement la meilleure ? Quel que soit le parti en cause, le bien-penser n’est jamais que le signe de la glaciation certaine d’une pensée qui ne trouve sa légitimité non dans sa validité mais dans sa force de conviction sur le plus grand nombre : il ne s’agit plus de raison mais de séduction (seducere : séparer, diviser…). De la pensée de la vie, on passe insidieusement à la vie de la pensée. Non une vie appelée à un développement qualitatif se fondant sur l’interrogation du réel, mais une pensée figée ne trouvant sa vitalité que dans le développement quantitatif –depuis une observation partielle du réel- apportant l’illusion de réponses à cette interrogation. Cette illusion affronte naturellement les véritables réponses qui se font jour : chassez le naturel, il revient au galop. Le plus fort distribue tout ce qu'il a pris au réel sous la forme d’évidences. Celles-ci ne sont autres que des réalités qui sont évidées de leur sens.
        Permettons-nous une incursion chez « Miromelo », consœur de « Haut et Fort ». Elle nous rapporte la délicieuse petite histoire que voici :
" Blague : " C'est l'histoire d'un type qui va chez son médecin. Il porte un chapeau haut de forme. Il s'assied et ôte son chapeau. Le médecin aperçoit alors une grenouille posée sur son crâne chauve. Il s'approche et constate que la grenouille est comme soudée à la peau.
- Et vous avez ça depuis longtemps ? s'étonne le praticien.
C'est alors la grenouille qui répond :
- Oh vous savez, docteur, au début, ce n'était qu'une petite verrue sous le pied. "
(extrait de l’Empire des Anges, de Bernard Werber)
Cette blague illustre un concept. Parfois on se trompe dans l'analyse d'un événement parce qu'on est resté
figé dans le seul point de vue qui nous semble évident. "
       Le post est fort justement titré : « question de point de vue ». Question de haut de forme aussi ! Plus la forme semble haute, plus elle domine d’une insolente évidence la pensée de ceux qui l’aperçoivent. Parlant haut et fort (!), elle s’impose au lieu de se proposer : l’évidence évide –et évite !- également le souci de penser par soi-même. Les grenouilles ne parlent pas en réalité. Mais elles font parfois la pluie et le beau temps : ici, c’est une question d’échelle… des valeurs. Le tout est de ne pas se laisser enfermer dans un bocal qui déforme le réel selon l’épaisseur du verre…
 
        Celui qui n'est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse. Être avec Lui, c’est entretenir le doute ! Non le doute sur Lui, bien sûr, mais le doute sur soi. Que nous importe notre foi si nous lui opposons notre raison ? Sur QUOI fondons-nous l’une et l’autre ? Sur Sa Parole ou sur celle des autres ? Celle-ci n’a-t-elle d’ailleurs pas été mise à l'épreuve de l’expérience ? Étrangement, plus cette expérience s’avère fâcheuse, moins elle réclame un signe : le réel s’efface devant le mythe.
      Certes, Sa Parole passe AUSSI par celle des autres ; mais Elle est plus pure que la leur. Puisée à la Source, Elle ne subit pas la poussière de multiples interprétations parfois subjectives et contradictoires, caressant le plus fort dans le sens du poil : plus besoin d’anti-mythe ! Mais à quoi bon une Source –aussi pure soit-Elle- si on La coupe de ses multiples canaux ? Articuler la raison sur la foi, ce n’est pas tant multiplier les actes extérieurs de piété qui ne procèdent que du curage régulier du canal. C’est s’assurer que l’eau y circule toujours… et que cette eau émane de la bonne source : toute eau n’est pas toujours potable… À quoi bon une Source si on La dévie vers des lacs fermés ? L’eau s’y évapore, à moins qu’elle ne croupisse. À quoi bon un canal soigneusement curé (dans tous les sens du terme ?…) s’il laisse transiter des eaux mortes ?
      Si la Parole prend le risque inouï de s’incarner par celle des autres, c’est aussi parce qu’Elle aspire à circuler en de multiples canaux, non pour noyer la raison mais bien pour l’irriguer. Elle oblige ainsi la foi à s’extraire de la tentation toujours lancinante de se reposer sur elle-même en s’émancipant de la raison. Quels que soient les méandres empruntés par les différents canaux, quand bien même leur direction s’oppose ponctuellement, ils ne sont jamais que la photographie d’un lieu ou d’un moment. Or, la vie présente est mouvement : tout cliché n’est que la captation d’une image passée. Être avec Lui, c’est L’accompagner vers les confluents. À cet égard, il ne suffit pas de bien-penser parce que la bien-pensée n’est rien d’autre qu’une pensée figée sur papier glacé : elle peut briller, elle ne bouge pas. Elle peut être encadrée, affichée, postérisée : elle ne remuera pas davantage. On l'admire un moment, puis on se disperse
       Les eaux vives, elles, sont appelées à se rassembler. Pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise. (cf. « Si l’amour est hors-la-loi, il est recherché » et Mt 5,17-19) Pas une goutte n’est censée se perdre en se dispersant ! L'admiration, c’est regarder vers. Autrement dit, c’est porter son regard vers ce qui est extérieur à soi. C’est également le porter vers ce qui est antérieur : le terrain le plus apte à favoriser la pensée dans sa structure –héritée de celle des autres- comme dans son développement. Quand un canal s’est tari, son envasement n’est peut-être pas la seule explication : la terre subit parfois des secousses sismiques qui remettent en cause certains tracés jusque là admis… L'admiration, c’est enfin porter son regard vers ce qui est postérieur à soi : l’objectif à atteindre. Quand cet objectif porte à disperser, il y a tout lieu de s’interroger sur sa cohérence… et sa convergence avec celui des autres.
 
 

27.02.2008

Si l’amour est hors-la-loi, il est recherché.

Évangile de Jésus-Christ selon st Matthieu 5,17-19.
« Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu'à ce que tout se réalise.
Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera sera déclaré grand dans le Royaume des cieux. »

        C’est en quelque sorte un retour à la source qui nous est proposé aujourd’hui : source qui était symbolisée il n’y a pas si longtemps par le puits de Jacob, devant lequel s’était scellée la rencontre entre Jésus et la Samaritaine (cf. Jn 4-5, 42). Souvenons-nous de cette confrontation de deux regards : celui de l’amour de la loi, et celui de la loi de l’amour.
        La loi de l’amour ne s’oppose nullement à l’amour de la loi : elle n’est pas un électron libre qui ouvre en grand les portes de l’anarchie. La loi ne saurait être méprisée puisqu’elle n’est pas abolie. Au contraire, elle est accomplie. C’est-à-dire qu’elle est rendue complète : l’amour de la loi SANS la loi de l’amour n’est que légalisme creux auquel il manque la dimension vitale qui autorise son accomplissement et son incarnation en contournant l’écueil du formalisme contraignant. La loi est bien davantage que la simple gestion des relations humaines dictée par le dessein d’éviter l’anarchie : il lui est demandé de veiller à développer une saine harmonie entre les hommes. La justice qu’elle délivre ne saurait s’opposer à la loi de l’amour, faute de quoi elle se réduit à une sorte de garde-chiourme que l’on s’empresse de moquer en la contournant. Il n’est de loi inapplicable que celle qui s’édifie à rebours de la loi de l’amour : elle est rejetée puisqu’irréalisable. On lui substitue alors une loi contraire… qui aura les mêmes effets, les mêmes causes la rendant caduque. On multiplie ainsi la loi à l’infini, ses plus petits commandements entrant en conflit les uns entre les autres : multipliée, la loi divise ! Sujet privilégié d’une fuite en avant perpétuelle, elle donne à ses serviteurs zélés l’illusion de la respecter quand la quantité se constitue l’ersatz de la qualité… L’anarchie se révèle moins l’absence de loi que l’oppression générée par une overdose de loi : on ne saurait être opprimé par ce qui n’existe pas !
        « Nul n’est censé ignorer la loi. »
Cette formule elle-même est devenue totalement inapplicable dans le cadre de la loi civile ! C’est que nul n’est censé être un juriste patenté, faute d’expérience ou de formation en la matière… ou plus simplement, faute de goût. Car une loi dont les plus petits commandements sont continuellement sujets à controverses -voire à contradictions- n’inspire aucunement le respect et plus sûrement la nausée. Devenue l’outil dont s’emparent une fraction d’hommes contre une autre, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même : une caricature de loi dont les plus petits traits disparaissent en s’annulant les uns les autres, au gré des circonstances et des conflits d’intérêts. Quand cette loi-là se réalise, c’est elle qui n’est pas venue accomplir, mais abolir. Car c’est la loi de l’amour qu’elle abolit, trahissant par là sa véritable raison d’être. C’est la loi du « Pharisien ».

          La Loi ou les Prophètes ne procèdent pas de cette logique délétère : elles la retournent en lui restaurant ses véritables prérogatives qui ne sont pas d’abolir mais d’accomplir : elles réorientent la loi en lui conciliant celle de l’amour. Faute de cette dimension, la loi pourra toujours se donner l’illusion de se compléter en surenchérissant sur la quantité : ce ne sera jamais qu’une illusion… source d’amères désillusions. C’est la loi qui s’oppose à la Loi, qui rejette ses plus petits commandements, et qui enseigne aux hommes à faire ainsi.  Cette loi est la dernière dans le Royaume des cieux parce qu’elle se veut la première ici-bas, contrant la loi de l’amour. Celle-ci n’est pas réservée à une élite : à des « experts » de la loi.
       
À la quantité, elle privilégie la qualité parce qu’elle se doit d’être accessible au plus grand nombre : c’est pourquoi elle privilégie également les plus petits commandements, afin qu’ils soient assimilables mêmes par les plus petits, et que leur observation et leur enseignement puissent ainsi se réaliser sans rien abolir. Sans la docilité à ces plus petits commandements, l’observation des plus grands devient hors de portée : qui vole un œuf vole un bœuf ! Les Dix Commandements, c’est beaucoup plus petit en quantité que le Dalloz… mais c’est tellement plus grand !
       
Faut-il choisir entre l’accomplissement de l’abolition ou l’abolition de l’accomplissement ? Ce choix n’est en réalité qu’un trompe-l’œil puisque le premier conduit tout droit à la seconde, qui en est la réaction. Le véritable choix n’est-il pas de prendre les moyens de l’accomplissement dans ce qui existe et qui est à portée de main… sans rien abolir ? Enfermer la loi dans une sorte de ghetto ésotérique réservé aux spécialistes, c’est au contraire la condamner à être ignorée. D’autant qu’elle est ainsi la proie de toutes les interprétations subjectives, l’auto-alimentant à l’infini au moyen de procédures jurisprudentielles qui lui tiennent lieu de justification et d’unique raison d’être. Tôt ou tard, ce qui est déclaré le plus petit dans le Royaume des cieux s’abolit de soi-même…

26.02.2008

Je vous demande pardon ?

Évangile de Jésus-Christ st Matthieu 18,21-35. 
Pierre s'approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu'à sept fois ? » Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.
En effet, le Royaume des cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Il commençait, quand on lui amena quelqu'un qui lui devait dix mille talents (c'est-à-dire soixante millions de pièces d'argent). Comme cet homme n'avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette. Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : 'Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.' Saisi de pitié, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, le serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d'argent. Il se jeta sur lui pour l'étrangler, en disant : 'Rembourse ta dette !' Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : 'Prends patience envers moi, et je te rembourserai.' Mais l'autre refusa et le fit jeter en prison jusqu'à ce qu'il ait remboursé. Ses compagnons, en voyant cela, furent profondément attristés et allèrent tout raconter à leur maître. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : 'Serviteur mauvais ! je t'avais remis toute cette dette parce que tu m'avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ?' Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait tout remboursé.
C'est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son
cœur. »
 

Jusqu'à sept fois ? Ceci n’est pas sans rappeler Naaman le Syrien qui était sommé de se baigner sept fois dans le Jourdain, afin de guérir de sa lèpre. (cf. 2R 5,1-15.) Comme l’eau purifie, le pardon peut laver les germes du trouble. Inhérent à la nature humaine, ce dernier refait toujours surface. D’où la nécessité de ne pas se lasser, de toujours recommencer : jusqu'à soixante-dix fois sept fois… voire plus selon les circonstances ! (Le chiffre est ici moins un chiffre-plafond qu’une exhortation à ne pas se figer dans le ressentiment à l’égard d’autrui…)
        Il devrait aller de soi que le pardon ne peut s’exercer que sur un mal commis ou reçu. Encore faut-il que ce mal soit clairement identifié comme tel ! Nombre de « pardons » s’avèrent en effet faux, parce qu’ils se réalisent sur un bien interprété comme un « mal ». Ce qui n’est pas le cas dans ce récit : le plus grand mal est symbolisé par une dette de soixante millions de pièces d’argent ; le plus petit par une autre dette, de « seulement » cent pièces d’argent. Chacun des débiteurs est conscient de ce mal, face à son créancier qui le subit ; chacun demande pardon en suscitant l’indulgence quant aux délais de paiement : le pardon sous-tend aussi le souci de la réparation, faute de quoi il ne peut s’incarner. Au-delà de l’évidente injustice que montre le serviteur mauvais, (agissant à rebours de la clémence qu’on vient de lui accorder) on distingue en filigrane la parabole de la paille et de la poutre. La paille, c’est la petite somme dûe ; la poutre, les dix mille talents. Sitôt éloigné de la victime du mal, son auteur succombe à la tentation « d’oublier » sa responsabilité personnelle en faisant de son petit débiteur son bouc émissaire : il projette le mal sur lui. Selon le cœur de chacun, dans deux situations analogues (
« tombant à ses pieds » ), la scène se solde par une attitude de pardon… ou son antithèse. On remarque d’ailleurs que celle-ci s’applique à un mal infiniment moindre que celui qui a bénéficié de la miséricorde : la justice n’est pas toujours là où on l’attend !
        « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé… » Attention : les prières sont exaucées ! C’est-à-dire qu’il nous est pardonné à la mesure de ce que nous pardonnons. Nous le voyons bien dans cet
Évangile : dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait tout remboursé. À qui est pardonné est demandé de pardonner à son tour, sinon il subit le sort de celui à qui il n’a pas pardonné. Sort peu enviable quand on doit dix mille talents !

De nos jours, le pardon sacramentel est en perte de vitesse. Est-il devenu obsolète parce que le mal a disparu ? D’une certaine façon, oui : le mal a disparu. Plus exactement, il s’est dilué afin de se soustraire aux regards. Il n’apparaît plus que sous une forme si évidente qu’il en devient incompréhensible et attribuable à une sorte de fatalité insurmontable. C’est que les responsabilités de ce mal se sont elles aussi diluées, le rendant de plus en plus difficile à identifier comme tel. Quand le mal n’est plus identifié, le pardon ne peut plus s’incarner : le pardon sacramentel ne fait pas exception à la règle.
        Depuis la Genèse, nous savons que le mal se plaît à se déguiser en « bien ». Par conséquent, il n’y a pas de fatalité : quand un mal se produit et perdure, on ne peut en identifier la source qu’en examinant de plus près ce qui passe volontiers pour un « bien ». Le pardon sacramentel s’applique à l’issue de la confession. Cette confession est elle-même le fruit de la recherche –souvent fastidieuse !- du mal que l’on identifie EN SOI : on ne se confesse pas par procuration !

Cette confession subit de plein fouet la concurrence acharnée d’autres types de « confessions ». Celles-ci n’ont que faire du pardon, n’étant pas même des dons : elles se font rémunérer pour cet office, contrairement au ministre du Sacrement. Pourtant, ses « confessionnaux », eux, ne désemplissent pas ! Le remboursement par la Sécurité sociale n’explique pas tout : la confession du péché de l’autre l’explique déjà beaucoup mieux… Le mal n’est pas totalement nié, puisqu’il faut avoir constaté un certain malaise pour entreprendre une telle « confession ». Mais on attend du « confesseur » une sorte d’absolution… SANS pardon. Du moins, sans pardon pour l’autre. Le « pénitent » ne se pose plus en coupable, mais en victime : le mal vient de l’autre. Cette imposture intellectuelle et morale est dûment certifiée par une pseudo-science qui se veut la nouvelle détentrice du bien et du mal : son pouvoir ne réside que dans l’exploitation de la lâcheté individuelle ou collective. Le « bien » le plus insoupçonnable est celui de la santé. Il suffit donc de réinterpréter la moindre contrariété relationnelle sous les fourches caudines de la « santé » -avec la « bénédiction » de « l’expert » ad hoc-, et le tour est joué. Fini le « jugement moral » : place au « diagnostic ». À partir de là, tout devient permis pour contrer le « mal ». Fini le pardon, que l’on peut ranger au rang des utopies… ou des nostalgies. En effet, comment songer seulement à pardonner à un « malade » ? S’il l’est, ce n’est pas davantage « de sa faute » que s’il était atteint de la rougeole ! Inversement, comment accorder son pardon à celui qui vous regarde comme un « malade » ? Lui est convaincu d’être dans le « bien » puisqu’il est soucieux de votre « santé » ! Il ne lui vient pas à l’esprit d’avoir besoin d’être pardonné de quoi que ce soit : par conséquent, il ne le demande pas. Cette situation perverse accroît bien entendu le mal, puisque nié à sa source, il fait l’objet de tentatives permanentes de transfert. Le « malade » est peut-être involontaire : il n’en subit pas moins la charge du « diagnostic ». Plus il y résiste, plus ce dernier « s’aggrave » : est-il utile d’ajouter qu’un traitement « thérapeutique » présente alors tous les risques d’incarner le mal en l’amplifiant jusque dans le corps du « malade » ?…

 Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ? Cet odieux détournement de la cause sanitaire est, lui, sans pitié. Le masque de sa fausse compassion INTERDIT toute velléité de pardon. Si le pardon sacramentel a du plomb dans l’aile, c’est aussi parce qu’il est plombé par une concurrence déloyale. La nature a horreur du vide : nous avons plus que jamais besoin de nous confesser. Le tout est de ne pas se tromper de confesseur… et de savoir s’en tenir à un confesseur d’un seul type : de préférence, du type de celui qui sert Celui à qui l’on demande de nous « délivrer de tout mal ». Il n’en demeure pas moins que le pardon sacramentel lui-même n’a rien d’un acte magique : s’il ne s’accompagne pas du pardon de l’autre, il se retourne contre soi. N’est-ce pas précisément ce qui arrive au 'serviteur mauvais' ?

Le Carême est une période propice au jeûne. Il est vain de s’abstenir de viande ou de chocolat si on décline le jeûne du mal de l’autre

25.02.2008

Cherche prophète sans diplôme…

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 4,24-30.
Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays.
En toute vérité, je vous le déclare : Au temps du prophète Élie, lorsque la sécheresse et la famine ont sévi pendant trois ans et demi, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie n'a été envoyé vers aucune d'entre elles, mais bien à une veuve étrangère, de la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; pourtant aucun d'eux n'a été purifié, mais bien Naaman, un Syrien. »
(cf. Deuxième livre des Rois 5,1-15. )
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu'à un escarpement de la colline où la ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin.
 
       Hier, Jésus était fort bien accueilli chez les contemporains de la Samaritaine. Justement : il était chez les Samaritains ! Eux ignoraient qu’il était le « fils du charpentier » d’une lointaine bourgade de la Galilée. S’ils attendaient le Messie, ils s’attendaient -comme beaucoup- à une théophanie extraordinaire de ce Messie : non à un Juif errant et assoiffé, s’asseyant au bord d’un puits ! Cependant, ils ont su porter leur regard au-delà des apparences de cet homme, n’ayant aucun a priori affectif à son égard. C’est que cet homme d’apparence ordinaire portait lui-même son regard plus loin que ce qu’il pouvait voir. « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait… » s’est écriée la Samaritaine ; qui lui a dit tout ce qu’elle a fait SANS l’avoir vu : que l’on ait un ou cinq maris, cela n’est pas gravé sur le front ! « Seigneur, je le vois, tu es un prophète. » : cette femme ne comptant pas parmi les rares témoins de la Transfiguration, il lui a bien fallu reconnaître l’extraordinaire depuis le canal de l’ordinaire, voir ce qu’elle ne pouvait pas regarder.
 
        Nous sommes prévenus : aucun prophète n'est bien accueilli dans son pays. Cela ne souffre aucune exception ; car si le prophète est l’instrument de l’extraordinaire, il reste dans sa peau d’homme ordinaire. Qu’il soit apprécié ou qu’il soit méprisé, dans son pays et dans sa famille, il n’est connu que sous cet aspect. Par conséquent, ce qu’il peut émettre d’extraordinaire n'est pas bien accueilli. Tous devinrent furieux : la fausse indignation naît du refus de l’extraordinaire par le biais de l’ordinaire. À Naaman le Syrien qui souffrait de la lèpre, on n’a pas prescrit un long et coûteux traitement extraordinaire : il lui suffisait de se baigner sept fois dans le Jourdain. Thérapie très ordinaire, accessible à un enfant de cinq ans ! Pourtant, Naaman lui-même a beaucoup regimbé avant de s’exécuter. Or, ce n’est pas un prophète de Syrie mais un prophète d’Israël qui a orienté notre Syrien : un Juif ne se serait pas exécuté… et un prophète syrien n’aurait pas été écouté.
        La fausse indignation naît également de l’exigence d’un extraordinaire intégral : il s’agit moins de considérer le regard du prophète que de porter un regard ordinaire sur lui. Ce qui est l’assimiler à une sorte d’enchanteur Merlin, puisque c’est ne voir l’extraordinaire que sous l’angle de la magie. Que celui qui se veut prophète change les citrouilles en carrosses, guérisse les malades, ressuscite les morts, aie des ailes dans le dos, passe au travers des murs, indique le numéro gagnant du prochain tirage du Loto, repousse les nuages avant les vacances d’été, les attire avant les vacances d’hiver (afin que la neige soit au rendez-vous des stations de ski), qu’il éponge les traites impayées de fins de mois, etc ! Celui-ci, oui, sera certes bien accueilli : à lui la une des journaux et la reconnaissance éperdue de ses contemporains. Mais ceci n’est pas un prophète : c’est un gourou !
 
        Mais lui, passant au milieu d'eux, allait son chemin. L’interprétation commune de cette phrase de conclusion est que son heure n’était pas encore venue, ce qui est juste. Plus profondément, elle est aussi la marque du vrai prophète : à lui, on ne déroule pas le tapis rouge. (Tout au contraire , on le repousse hors de la ville : l’écartement, l’isolement social est de mise… quitte à leur trouver parfois des justifications d’apparence « thérapeutique ».) Le vrai prophète va son chemin parce qu’il est libre du regard des autres : il n’est pas là pour s’y soumettre, mais pour le réorienter. À la différence du gourou, il n’impose pas son regard : il serait injuste que les autres lui imposent le leur…
        Si le prophète n’est pas reçu, c’est aussi parce qu’il (se) donne. Le don se reçoit ou ne se reçoit pas : par définition, il ne comporte aucun caractère d’obligation. L’ingratitude est certes au bout du refus, mais elle est aussi la marque de la liberté de chacun, comme le don de soi est la marque du prophète. Celui-ci n’est donc pas un « professionnel », la profession impliquant un service rémunéré : la vente est un échange, non un don ! Si le prophète n’est pas reçu, c’est enfin parce qu’il ne demande que de l’ordinaire : contrairement aux apparences, il ne roule pas au super. Il y a par exemple aussi simple que de se baigner sept fois dans le Jourdain : c’est de pousser le don jusqu’à son paroxysme, le pardon. Le don par-dessus le don. Non un pardon vaguement adressé à une cantonnade présente ou absente, impersonnel et peu engageant, mais un pardon accordé à qui le demande formellement. Sans cette demande, on peut être le plus grand des prophètes : ce qu’on donne est condamné à être irrecevable…
 
        Le prophète a ceci de paradoxal qu’il lui faut être méconnu pour être reconnu ! C’est bien pourquoi il se trouve en porte à faux dans son pays, dans sa famille :