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vendredi, 14 mars 2008

C’est qui le loup ?

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10,31-42.
Les Juifs allèrent de nouveau chercher des pierres pour lapider Jésus. Celui-ci prit la parole : « J'ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n'est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, c'est parce que tu blasphèmes : tu n'es qu'un homme, et tu prétends être Dieu. » Jésus leur répliqua : « Il est écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux.
Donc, ceux à qui la parole de Dieu s'adressait, la Loi les appelle des dieux ; et l'Écriture ne peut pas être abolie. Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : 'Tu blasphèmes', parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu. Si je n'accomplis pas les
œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les accomplis, quand bien même vous refuseriez de me croire, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. »
Les Juifs cherchaient de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa. Il repartit pour la Transjordanie, à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser. Et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n'a pas accompli de signe ; mais tout ce qu'il a dit au sujet de celui-ci était vrai. » Et à cet endroit beaucoup crurent en lui.

Mais Jésus, en se cachant, sortit du Temple.[1] Jésus a perdu ! Du moins, Il a perdu sa partie de cache-cache avec les Juifs. Pour qu’Il perde à ce jeu, il fallait qu’Il n’en respecte pas les règles : c’est donc Lui le « loup ». Les Juifs, eux, respectent parfaitement les règles du jeu : ils les respectent tant qu’ils ne voient plus que ces règles et plus le jeu. Le « loup » perd donc ses guillemets à leurs yeux. Le loup n’est pas le bienvenu parmi les hommes : ils le chassent à coups de pierres. Nous sommes à présent sortis du Temple, la Loi émanant de ce Temple également : les Juifs allèrent de nouveau chercher des pierres pour lapider Jésus. À l’extérieur du Temple, l’interdiction de la mise à mort du « mal-pensant » se fait déjà plus souple. C’est néanmoins par la Loi de ce Temple que l’on veut justifier la sanction.

C’est par cette même Loi que Jésus va placer ses accusateurs face à leurs contradictions, via ce questionnement un brin provocateur : « J'ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Sous-entendu : hommes qui vous déclarez les défenseurs des œuvres bonnes, comment pouvez-vous attaquer ce que vous défendez sans vous dédire ? Naturellement, les Juifs éludent la question du revers de la main : en dépit de leur multiplication, ces œuvres bonnes ne les intéressent pas. (Au moins ne vont-ils pas jusqu’à oser démentir qu’elles soient bonnes !…) Les œuvres bonnes, ils les connaissent : gardiens du Temple, ils s’en veulent les ‘experts’ exclusifs. Les œuvres bonnes, ils en sont donc les seuls garants… voire les seuls distributeurs. En avance sur leur temps, ils inventent le « service de la répression et des fraudes » ! La Loi ne souffre pas d’autre interprétation que la leur, sous peine d’être une fraude.

C'est parce que tu blasphèmes. Étonnante sévérité qui s’applique au blasphème ! Au pire, le blasphémateur égare ceux qui l’écoutent ; mais il ne tue personne. Pourtant, celui qui le commet est passible de mort au même titre que s’il avait été avéré coupable d’un bain de sang. Certes, il y a des mots qui tuent [2] au moins socialement [3]. Mais ces mots sont-ils réellement attribuables à Jésus, Lui qui a multiplié les œuvres bonnes de la part du Père ? On ne multiplie pas de telles œuvres sous l’empire d’une logique de mort ! Le VRAI blasphème est plus volontiers du côté de celui qui émet l’hypothèse inverse. Dans le contexte de l’époque, le blasphème est la parole qui s’oppose à la Loi… ou qui semble s’y opposer au risque de l’abolir. Or, Jésus n’est pas venu pour abolir mais pour accomplir [4]. Et l'Écriture ne peut pas être abolie : c’est l’accusé qui le rappelle à ses détracteurs, retournant leurs suspicions contre eux-mêmes ! La Loi, Il ne la méconnaît pas, pas davantage qu’Il ne l’interprète : Il la lit [5] et l’accomplit, tout simplement. « Il est écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux. Donc, ceux à qui la parole de Dieu s'adressait, la Loi les appelle des dieux… » L’accusation de « blasphème » portée contre Lui va donc jusqu’à contredire la Loi elle-même. Autrement dit, elle n’est qu’un ‘pieux’ prétexte destiné à protéger des certitudes tenues pour définitivement acquises. Nous n’avons décidément rien inventé : le ‘maintien des droits acquis’ est un héritage beaucoup plus ancien qu’on ne l’imagine…

Il y a plus grave encore dans cette accusation de « blasphème » : elle implique que la foi ne saurait se concevoir que sous contrainte de la Loi. Ce qui est un profond déni de sa source comme de son développement : une foi ‘obligatoire’ ne se réduit plus qu’à une foi sociologique, celle du bien-pensant. En de telles conditions, quid de la liberté de croire ou non ? Justement, Jésus va interpeller les Juifs sur cet aspect : si je n'accomplis pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Jamais Il n’impose quoi que ce soit : même la liberté de ses adversaires reste sauve quand eux menacent la Sienne ! Mais liberté n’est pas licence : elle ne saurait perdurer qu’en s’orientant sur du concret. Quand bien même vous refuseriez de me croire, croyez les œuvres. La foi est un examen de conscience [6], non un examen de piété. Elle s’illustre –ou se contredit [7]- par les œuvres. Ce sont ces œuvres qui éclairent la conscience… ou qui nourrissent ses illusions en la renfermant sur elle-même. Jésus n’est pas cru en fonction de ses œuvres bonnes, parce qu’elles se heurtent à celles des Juifs : c’est là qu’Il les invitent à Le rejoindre. Obstinés, ils déclineront formellement cette invitation, cherchant de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa. Il leur échappa afin de revenir à la source de Sa mission divine. Aux « preuves » qui ne sont pas crues, Il oppose ultimement les signes qu’Il a accompli à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser. À cet endroit du Jourdain, le Père Lui-même atteste ce qui est interprété aujourd’hui comme un « blasphème » : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé [8], en qui j’ai mis tout mon amour. » (Mc 1, 11). « Jean n'a pas accompli de signe ; mais tout ce qu'il a dit au sujet de celui-ci était vrai. » Et à cet endroit beaucoup crurent en lui. À cet endroit, éloigné du Temple et de ses gardiens cerbères, on est beaucoup plus ouvert aux signes qui ne sont pas étouffés par la Loi.

Histoire ancienne que tout ceci ? L’avènement de la laïcité n’aurait-il pas mis un point final à tout soupçon de blasphème, confiné depuis lors à la sphère dite privée ? Sans doute la mise à mort pour blasphème est-elle encore à l’ordre du jour dans d’autres religions, mais là n’est pas la question : le visible a toujours son correspondant dans l’invisible. Il est justement un signe de l’invisible.

Depuis longtemps, les dogmes ne se cantonnent plus au religieux : ils ont suivi la pente de la laïcité et se sont dispersés en de multiples paradigmes. Atomisés, ils atomisent. Le blasphème n’est jamais qu’une parole qui heurte un dogme… QUEL QUE SOIT ce dogme. Quantité de « blasphèmes » sont ainsi inévitablement prononcés, quand bien même nous refuserions de croire à leur existence ! Il suffit de croire les œuvres. Ainsi nous les reconnaîtrons

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