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vendredi, 11 juillet 2008

Pont de sage

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 19,27-29.
Alors Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre : alors, qu'est-ce qu'il y aura pour nous ? » Jésus leur déclara : « Amen, je vous le dis : quand viendra le monde nouveau, et que le Fils de l'homme siégera sur son trône de gloire, vous qui m'avez suivi, vous siégerez vous-mêmes sur douze trônes pour juger les douze tribus d'lsraël. Et tout homme qui aura quitté à cause de mon nom des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre, recevra beaucoup plus, et il aura en héritage la vie éternelle. »

_____Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. [1] Ce qui semble bien incongru ne l’est pas moins pour le premier des Apôtres. « Alors, qu'est-ce qu'il y aura pour nous ? » Cette question de Pierre contraste avec ce qui la motive : « nous avons tout quitté pour te suivre ». Tout ? Non : un irréductible penchant de l’ancien monde résiste encore et toujours à "l’envahisseur" du monde nouveau ! Celui de la "carotte". Nous avons reçu gratuitement ; nous donnons gratuitement. Mais… si nous donnons, que nous restera-t-il ? Allons-nous encore recevoir gratuitement ? En toute logique, tout quitter conduit à se risquer à un complet dépouillement. Ce qui est exact, à condition d’intégrer à ce dépouillement une logique qui est celle de l’ancien monde. Ancien peut-être, mais néanmoins monde présent, palpable. Le monde nouveau viendra : il est une promesse qui n’est pas encore accomplie. S’il est au futur, il reste conditionnel [2]… et conditionné à l’esprit déjà présent de la résurrection [3] comme du Royaume des cieux [4] qui en est la passerelle. Tout quitter pour Le suivre, c’est aussi franchir cette passerelle : avoir toujours en perspective le passage sur l’autre rive [5] en dépit de vents parfois violents –voire nauséabonds [6]- qui la secouent !…
_____Le Fils de l'homme siégera sur son trône de gloire. Qu’est-ce qu’un trône sans sujets ? Qu’est-ce que la gloire sans personne qui la rende ? C’est pourquoi, là aussi nous avons un futur qui est naturellement Présent dans la Résurrection et le Royaume des cieux. La passerelle attend les héritiers de la vie éternelle. Mais elle ne les attire pas toujours !… Sous ses pieds, un abîme insondable invite à ne pas être sujet au vertige : il suffirait pourtant de ne pas regarder en bas…

_____Des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre : tout ceci appartient à un monde présent encore en gestation, mondeappelé lui aussi à rejoindre le monde nouveau. Ce qui n’est possible qu’en le quittant à cause de Son nom. Comme toujours, il existe des imitations, remakes de "monde nouveau" joliment vernis… qui présentent de forts relents d’ancienneté quand on les gratte un peu. Eux aussi proposent maintes "passerelles"… qui s’achèvent en cul-de-sac à mi-parcours  : leurs faux noms [7] ont fait assez illusion pour les emprunter. Ou l’on continue sur cette voie, et la chute est inéluctable ; ou l’on s’empresse de rebrousser chemin, décourageant chaque fois un peu plus d’emprunter la bonne passerelle. Le goût de l’aventure s’émousse avec celui du risque, cédant la place à celui de la sécurité, plus accessible aux sens de cette rive : les maisons, les frères, les sœurs, un père, une mère, les enfants, ou une terre. Si le Chemin, la Vérité et la Vie [8] passent aussi par eux, ces derniers ne doivent pas non plus en constituer un obstacle. Pour éviter un risque mineur, ils en généreraient un plus fondamental : celui de dilapider leur héritage [9] ou celui de leurs frères.
_____Décréter que la bonne passerelle est devenue hors de portée, c’est déjà en constituer un obstacle : la prudence est la vertu préférée du timoré qui en fait son bouclier. Puisque la sagesse commande de ne pas regarder en bas, pour en éviter toute tentation la meilleure méthode consiste encore à ne pas regarder vers l’autre rive. Gare à celui qui passe outre, et pousse l’outrecuidance jusqu’à s’engager à son tour sur la passerelle. C’est la bonne ? Tant mieux pour lui, mais là n’est pas la question : c’est folie que de s’engager sur une passerelle ; on voit tant d’impasses à la télévision… C’est pure inconscience que de laisser ainsi des maisons, des frères, des sœurs, un père, une mère, des enfants, ou une terre pour se risquer à choir dans l’abîme.

_____Il existe d’étranges sentinelles qui dissuadent tout accès à la bonne passerelle : elles préfèrent en effet assurer la promotion de leur passerelle. (Attitude commerciale [10] s’il en est, mais néanmoins dispensatrice de nouvelles désillusions à venir…) La bonne passerelle, ils l’empruntent parfois ; mais ils font rapidement demi-tour, cultivant une fâcheuse tendance à regarder en bas. Sensibles à l’ivresse des profondeurs, ils deviennent insensibles à ceux qui ont l’audace de regarder droit devant : ceux-là manquent singulièrement de sagesse ! Se postant alors aux avant-postes de la bonne passerelle, aux yeux des frères, des sœurs, du père, de la mère, des enfants, ils passent alors pour des maîtres de sagesse. Thuriféraires de leur "monde nouveau", ils savent le calquer à merveille : il faut tout quitter pour les suivre ! Avec eux, nous avons le beurre et l’argent du beurre. Tout quitter est en réalité quitter toute ambition de franchir la bonne passerelle. Pour le reste, on peut garder maisons, frères, sœurs, père, mère,  enfants, ou terre. Il est même chaudement recommandé de les conserver, tant ils sont précieux pour nous aider… à oublier toute velléité en direction de l’autre rive. Ils sont également précieux pour les sentinelles elles-mêmes, parce qu’ils constituent leur première force de frappe en cas de dissidence.
_____C’est que l’autre rive reste malgré tout inscrite au cœur de l’homme, comme elle est au cœur de sa louange :

Psaume 34(33),2-4.6.9.12.14-15.
Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sans cesse à mes lèvres.
Je me glorifierai dans le Seigneur : que les pauvres m'entendent et soient en fête !
Magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons tous ensemble son nom.
Qui regarde vers lui resplendira, sans ombre ni trouble au visage.
Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! Heureux qui trouve en lui son refuge !
Venez, mes fils, écoutez-moi, que je vous enseigne la crainte du Seigneur.
Garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles perfides.
Évite le mal, fais ce qui est bien, poursuis la paix, recherche-la.

_____Sans ombre ni trouble au visage : voilà qui tranche un peu avec nos sentinelles qui ont la réputation d’en être les spécialistes insurpassables... Garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles perfides : ici, l’écart se creuse ; il n’est pas sans évoquer le profond abîme que surplombe cette passerelle que gardent ces sentinelles qui n’ont ni leur langue ni leurs lèvres dans leur poche. Évite le mal, fais ce qui est bien, poursuis la paix, recherche-la. Ce Psaume est un laissez-passer ! il incline à éviter la sentinelle, à faire ce qu’elle dit être "mal", à poursuivre son chemin, à le rechercher sur la passerelle en regardant droit devant… tout en rendant son oreille attentive :

Livre des Proverbes 2,1-9.
Mon fils, accueille mes paroles, garde précieusement mes préceptes, rends ton oreille attentive à la sagesse, incline ton cœur vers la vérité. Oui, si tu demandes le discernement, si tu appelles l'intelligence, si tu la recherches comme l'argent, si tu creuses comme un chercheur de trésor, alors tu comprendras la crainte du Seigneur, tu découvriras la connaissance de Dieu. Car c'est le Seigneur qui donne la sagesse ; le savoir et l'intelligence sortent de sa bouche. Il tient en réserve son secours pour les hommes droits, il est un bouclier pour ceux qui suivent la bonne route ; il protège les sentiers de la justice, il veille sur le chemin de ses amis. Alors tu comprendras la justice, l'équité, la droiture : les seuls sentiers qui mènent au bonheur.

_____Voilà de quoi clore définitivement le bec à nos sentinelles. À elles, on demande le discernement [11]! À elles, on appelle l'intelligence [12]! À elles, on paie l’octroi ! Elles creusent comme un chien recherche l’os qu’il a enterré, alors on ne comprend plus la crainte du Seigneur, on recouvre la connaissance de Dieu. Car ce n’est pas le Docteur qui donne la sagesse ; le savoir et l'intelligence sortent de son […].[13] Il tient en réserve son secours pour les hommes tordus, il est un bélier pour ceux qui suivent la bonne route ; il protège les sentiers de l’injustice, il surveille le chemin de ses ennemis. Alors tu ne comprendras pas l’injustice, l'inéquité, la bassesse : les seuls sentiers qui mènent au malheur.
_____Pour ceux qu’elles ont réussi à décourager, -sans toutefois leur ôter la nostalgie de l’autre rive- nos sentinelles se font volontiers agents immobiliers. À ceux-là sont proposées des villas Sans-Souci [14] un peu étranges. Les vendeurs se faisant pères Noël, on y entre uniquement par la cheminée. Elles offrent une vue imprenable sur l’autre rive, étant bâties au plus près du précipice : d’ailleurs, toutes les ouvertures donnent de ce côté-là. De l’autre côté, le mur est aveugle. À défaut de passerelle, les résidents peuvent bénéficier d’une superbe terrasse, surplombant l’abîme. Malheureusement, ces villas ont été construites à l’économie. Ainsi, le béton qui constitue le sol de la terrasse contient beaucoup plus de sable que de roc. [15] Quand le bâtiment va, tout va : de fait, les ouvriers du bâtiment sont très souvent sollicités dans ce secteur, la demande de reconstruction de terrasses étant forte. Le marché immobilier se porte bien aussi, merci pour lui : un certain turn over voulant que de nouveaux résidents s’installent fréquemment. On reste sans nouvelles des anciens… tout en supposant qu’ils sont passés sur l’autre rive. Pourtant, le franchissement de la bonne passerelle n’était pas prévu dans la prestation. Ont-ils au moins reçu en héritage la vie éternelle ?
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