mercredi, 01 octobre 2008
Une poule à lier
Ajout au 21 février 2009 :
à l'intention des mal-voyants ou des mal-lisants
(mais pas des mal-entendants)

Il était une fois dans un pays pas si lointain une ferme modèle fort enviée dans les environs par sa basse-cour résonnant des caquetages joyeux de ses hôtesses, poules fortes en plumes blanches et bien en chair. Ici et là, il se murmurait que ces gallinacés étaient de race supérieure sur leur aspect extérieur… et de fin de race sur leurs aspect plus intérieur, laissant suggérer que le fermier avait obtenu cette espèce par le croisement génétique clandestin avec un paon. Le fait est que ces poules, si amatrices de bon grain, avaient la réputation d’en avoir un… qui leur remontait fort au-dessus du gésier.
On raconte en effet qu’un jour, l’une des leurs avait effectué comme une sorte de mue les beaux jours venus. Voilà que la blancheur de son plumage laissât tout à coup à désirer ! Une basse-cour est une basse-cour : on y tient des propos de cour, et la poule n’étant point aigle, le caquetage de ses propos incline à voler bas. La poule grisonnante -appelons-la Gertrude- devint donc le sujet de messes basses et de murmures à n’en point finir. Les avis étaient partagés. Était-elle des leurs ? Était-ce bien une poule, d’ailleurs ? N’aurait-elle pas un grain ? En dehors bien entendu de celui qui lui est attribué dans sa ration quotidienne… dont on finit par se demander si elle ne la vole pas à d’autres, usurpant de son identité de poule forte en plumes blanches et bien en chair.
N’en pouvant mais, les poules tinrent conseil sur conseil, veillant à ne pas y inviter leur consœur… doutant précisément qu’elle le fût. D’une réunion à l’autre, les hypothèses les plus folles circulèrent : était-ce un oiseau de mauvaise augure, une espionne à la solde d’une basse-cour concurrente ? Ou manifestait-elle les premiers signes d’une dégénérescence de cette race qu’elles étaient si fières d’arborer ? Si d’aventure elle perdait une plume, on se jetait sur cette pièce à conviction, on l’examinait, on la disséquait, on la retournait. Les jours passaient et les doutes enflaient : la peur commençait à gagner la basse-cour, quelques-unes ne parvenaient plus à pondre tant elles avaient la chair de poule. Naturellement, le fermier ne soupçonnait rien de ces angoisses existentielles : comment se serait-il alarmé qu’une poule aie la chair de poule ? Navré et impuissant, il ne pouvait que constater l’inquiétante baisse du taux de ponte.
À propos de ponte –et au cours de l’un de ces conseils de bestioles à plumes- l’une d’entre elles se hasarda à déclarer qu’elle avait entendu parler d’un identificateur de poules, fin connaisseur sachant lever tout doute sur la nature d’un gallinacé. Tous les regards convergèrent alors vers elle : héroïne du jour, elle devenait porteuse d’espérance. Il fallait absolument que la poule grisonnante rencontre ce grand ponte, réputé insurpassable poulologue, que l’on sache enfin si oui ou non elle était bien des leurs. Il fallait en avoir le cœur net, sinon le fermier allait finir par avoir des vues sur elles… dans la catégorie de l’accommodement culinaire.
Ce qui fut dit fut fait. À grands coups d’ailes dans le dos, on convainquit Gertrude de se rendre au plus vite chez le poulologue. Pour son bien, c’est-à-dire pour celui de la basse-cour. L’expert vivait dans la forêt voisine, au fond d’un terrier. Une plaque du plus bel effet en ornait l’entrée : « Dr Fox – identification certifiée de poules et autres créatures à cervelle de moineau – reçoit sans rendez-vous. Tarifs préférentiels aux heures des repas. » Gertrude était rassurée : voilà quelqu’un de sérieux qui allait enfin lever ce cruel opprobre qui pesait sur elle. Confiante, elle savait qu’elle allait pouvoir retourner à la basse-cour la tête haute, poule dûment certifiée !

De fait, le certificat parvint rapidement à la basse-cour demanderesse… par lettre recommandée avec accusé de réception. Cette trace écrite permit de comprendre pourquoi on ne revit plus jamais l’heureuse nouvelle certifiée. C’est que l’examen qu’elle subit fut effectué en profondeur, à la hauteur du doute qui avait déjà gagné le forêt, terriers compris. Terrassé par la conscience professionnelle qui l’habitait, le Dr Fox tenait à ne pas laisser sortir sa vict… sa cliente sans en avoir lui-même le cœur net. Ne se satisfaisant pas des apparences, il examina donc au-delà des plumes, et au-delà de l’au-delà des plumes. Dans son courrier, il se voulait rassurant en révélant que cet examen s’est avéré très positif, confirmant avec brio que Gertrude étant bien des leurs. En revanche, il s’excusait de ne pouvoir leur restituer leur consœur réhabilitée, un regrettable incident de remontage l’ayant faite passer de vie à trépas.
Depuis lors, il se murmure autour de la basse-cour que faute d’avoir été la belle blanche, Gertrude fut au moins label rouge : mais où va-t-on si l’on commence à écouter les mauvaises langues ?…

16:48 Publié dans Contes, poèmes... humour | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
Ecrit par : cot-cot-cot-codec ! | mercredi, 01 octobre 2008
Répondre à ce commentaireUne nuit blanche en perspective car je vais me faire du cinéma !
Ecrit par : poule inquiète. | mardi, 23 décembre 2008
Répondre à ce commentaireMais que cela ne vous mette pas les b... les poules en vous empêchant de dormir. On ne sait jamais : le coq peut se réveiller plus tôt que prévu.
Ecrit par : Emporté par la poule | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireBON NOEL, Michel !
Ecrit par : simone | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaire"Les animaux ne pensent pas, n'ont pas de sentiments." Vous êtes sûre qu'il n'y a QUE les animaux ? C'était la boutade de Noël du jour : que cela ne nous dissuade pas de bouter la tristesse d'un coup de patte bien placé, histoire de lui voler dans les plumes au ball-trap : pool ! (Ce qu'il ne faut pas faire comme contorsions sémantiques, afin de revenir au sujet...)
Ecrit par : Le coq est-il si grue ? Voilà une question qui élève... | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireTiens, un reste de rhume ? (A défaut de rhum) ... " L'unique objet de mon ressentiment." Il est temps que l'année se termine car d'évidence, je ne m'arrange pas ...
Ecrit par : cui-cui ! | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireDites : il reste encore une semaine après Noël pour vraiment finir l'année. Vous tiendrez encore le coup ?
Ecrit par : Un dindon de la farce | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireEcrit par : y'a un hic bien que ce ne soit pas un hoquet | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireConcernant le croâ cuit, nous ne somme pas dans le bon conte : comment voulez-vous que nous restions bonzes amis ?
Ecrit par : Gare à la coquille ! | mercredi, 24 décembre 2008
Répondre à ce commentaireEcrit par : une recroquevillée avant l'heure | mercredi, 24 décembre 2008
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