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mardi, 09 décembre 2008

Un contre cent n’est pas un contresens.

Les nouvelles aventures de Bernhard von Gudden [1, note 26 ]

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Résumé de l’épisode précédent [2] :
En quête d’un pays lointain pour se faire nommer roi de la "santé", Bernhard von Gudden voyage à bord d’une fabuleuse machine à voyager dans le temps et dans l’espace, qu’il a conçue en fonction de son étonnante capacité à diagnostiquer dans les mêmes conditions. Son voyage inaugural l’ayant propulsé quelque part en Proche Orient et quelques siècles en arrière, il eût quelque maille à partir avec un "collègue" local lui ayant visiblement grillé la politesse à deux reprises. [3][4] Son investiture royale se trouvant compromise, il opte alors pour un grand bond en avant, et en Europe. Préférant éviter la Bavière qui lui a laissé de mauvais souvenirs, nous le retrouvons en 2008, brebis égarée parmi cent brebis se régalant du bêlement strident de M.I.A.M…

portable.jpg_____Bernhard n’en revient pas : la machine-individuelle-à-rendre-malade ferait-elle office de temple portatif ? Qu’ils soient grands, petits, blonds ou bruns, hommes ou femmes, tous les détenteurs de cet étrange engin en ont à peine stoppé le son qu’ils se mettent à parler et encore parler, ne se taisant que pour écouter quelque réponse à eux seuls accessibles. Autour d’eux, plus rien n’existe ! Le voyageur extra-temporel fulmine intérieurement : l’homme du XXIème siècle aurait-il percé le mystère de la communication directe avec Dieu ? Ce ne serait plus une M.I.A.M., mais un génial appareil à soigner les plaies : gasp ! Il frémit : c’en serait alors fait de sa carrière ! Mais lui revenant à l’esprit quelques réminiscences d’une lointaine éducation religieuse, il lui souvient que Dieu aime à se manifester dans le silence et la joie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il s’en est écarté, préférant sa "science" au silence et les foies [5, note 10] à la joie. Du reste observe-t-il que cet écartement semble largement partagé : au fil de quelque oraison jaculatoire auprès de l’étrange appareil, en voici une qui éclate en sanglots. Un autre entre dans une vive colère, et lance de grossières invectives en direction de sa machine… que la décence interdit ici de reproduire, afin d’éviter de blesser [6, note 1/2] tout bébé de moins de soixante-dix sept ans [7, note 2/2]. Un autre encore fronce les sourcils, parle un langage si nouveau qu’il semble faire autorité sur celui qui l’énonce, paraissant porter le poids –ou l’avenir immédiat- du monde sur les épaules. Il ressort de tout ceci que le silence est fort en souffrance : est-on bien en communication avec Dieu ? Et la joie ! La seule manifestation de gaieté fut in fine celle d’une blonde qui éclata tout à coup d’un rire sonore. Difficile d’établir un lien probant avec l’usage de son appareil : elle l’avait éteint et replongé dans son sac depuis dix bonnes minutes…

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_____Bernhard von Gudden voulut toutefois en avoir le cœur net  (de par sa profession, c’est là autant une gageure qu’une façon de parler). Oui ou non, le curieux objet était-il un temple ? Maintes attitudes gravitant autour de l’usage qui en était effectué plaidaient en faveur de cette thèse : gravité, recueillement, écoute d’une voix inaudible à qui n’en était pas le détenteur, isolement ponctuel du sujet par rapport au monde environnant. Le doute n’existerait pas sans tous ces effets secondaires plaidant, eux, en faveur de la thèse inverse. Notre voyageur inclinant par goût à cette dernière, un sursaut de conscience morale égarée l’enjoint cependant à procéder à la vérification scientifique sur site. Il a en effet constaté que les églises existaient toujours. Si leur architecture diffère un peu de celle de sa Bavière natale, le plan général ne laisse planer aucun doute quant à leur vocation. Puisqu’elles existent toujours, c’est qu’elles font toujours office de temples de Dieu : ne font-elles pas double emploi avec le G.A.S.P. ? À moins, justement, que ce ne soit bien un M.I.A.M. ! Si tel était le cas, la machine serait encore plus géniale que prévu : elle fournirait la prestation inverse de celle qu’on lui demande. « Sacrée concurrence ! » se dit Bernhard en son faux [8] interne.

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_____C’est pourquoi nous le retrouvons dans la situation la plus étrange qui soit pour un homme de sa condition. Attiré comme un aimant par la plaque nominative de l’édifice, lue distraitement, il en pousse la porte d’entrée afin d’assister à un office !!! C’est celui du matin, à Saint-"Supplice" :

Livre d'Isaïe 40,1-11.
Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem et proclamez que son service est accompli, que son crime est pardonné, et qu'elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour toutes ses fautes. Une voix proclame : « Préparez à travers le désert le chemin du Seigneur. Tracez dans les terres arides une route aplanie pour notre Dieu. Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, et les escarpements seront changés en plaine. Alors la gloire du Seigneur se révélera et tous en même temps verront que la bouche du Seigneur a parlé. » Une voix dit : « Proclame ! » et je dis : « Que dois-je proclamer ? - Toute créature est comme l'herbe, toute sa grâce est comme la fleur des champs : l'herbe se dessèche et la fleur se fane quand passe le souffle du Seigneur. En effet, le peuple est comme l'herbe. L'herbe se dessèche et la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu demeure pour toujours. » Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Elève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Elève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu. » Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux. Le fruit de sa victoire l'accompagne et ses trophées le précèdent. Comme un berger, il conduit son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits.

_____Bernhard von Gudden est glacé [9] : pourtant, le chauffage de l’église est efficace. Par deux fois un mot lui a parlé au cœur en le poignardant. Consolez, consolez. Mais c’est son métier à lui de consoler !!! Cette autre « sacrée concurrence » est donc toujours là, en dépit des progrès de sa "médecine" ? Et pour tout un peuple, par dessus le marché ! De quoi en briser les lois économiques. Par deux fois : Bernhard ne croit pas si bien dire. Ce passage du Livre d’Isaïe est un rappel de celui de l’avant-veille dominicale [10, AV note 8] : comme un coup de bélier [11] supplémentaire dans les cœurs endurcis de chèvres. bernhard_von_gudden.jpgSe grattant le bouc de circonspection, notre paroissien improvisé s’aperçoit avec horreur avoir oublié son dictionnaire de poche dans sa maquette au 1/10e de l’hôpital Sainte-Anne, toujours gardée par les sbires du N.A.N.A. [2, APR note 26] Chose incroyable : il joint les mains et prie le Ciel ! Oui, il le prie que personne ne vienne l’aborder en ce moment afin de demander au savant [12] ce que signifiait le mot "pardonné" ! [13][14, APR note 10][15][16, APR note 11][17][18] Quelle honte pour un homme de sa carrure, se trouvant là en peine de répondre à son interlocuteur. Que celui-ci lui demande de définir le "crime, la double punition, les fautes, le désert, les terres arides, le ravin, la montagne et la colline, les passages tortueux, les escarpements" : tout ceci lui est familier, tant cela proclame l’accomplissement de ses services. Il pourrait même ajouter aujourd’hui la touche botaniste qui faisait défaut dans la version précédente : l’herbe desséchée, la fleur qui se fane. Mais il élève sa voix intérieure avec force : pas le "pardon" !
_____Bernhard von Gudden reste glacé : en dehors de cette cruelle absence sémantique, le vieux prophète est en train de lui casser la baraque ! Il console à sa place, mais ne s’en tient pas là. Il est question d’aplanir, de combler, d’abaisser, de devenir droit, de plaine, de gloire et de souffle du Seigneur : c’est à couper celui du Docteur ! Qui dira aux villes de Judas [10, note 13] : « Voici votre Docteur. » si le prophète en fait trop avec ses trophées ? D’ailleurs, QUELS sont ces trophées ? Il frissonne : ce Image%201.pngserait le monde à l’envers. Le chasseur [19, note 15], c’est lui. Que font ses successeurs ? Auraient-ils omis de porter la mauvaise nouvelle à Jémalpartou [20, APR note 20] ? Non mais, qu’est-ce que ce berger qui conduit son troupeau, rassemblant des agneaux qu’il porte sur son cœur et qui prend soin des brebis ? Mais c’est son métier à lui de prendre soin !!! Quant à la conduite [21], il est qualifié comme personne. Il fait mieux encore : il sépare [22, APR note 13] les brebis qui ne se portent pas dans leur cœur. Il vient avec nuisance et son bras est victorieux… sur ceux qui les baissent. Alors, comment peut-on encore proclamer une victoire en 2008, sur la foi d’un Livre d’Isaïe aussi poussiéreux ? Bernhard est si furieux que cela comporte au moins le mérite de le réchauffer un peu : il sera plus à même de prendre la température du Texte suivant…

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,12-14.
Que pensez-vous de ceci ? Si un homme possède cent brebis et que l'une d'entre elles s'égare, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée ? Et, s'il parvient à la retrouver, amen, je vous le dis : il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits soit perdu.
[23][24]

_____Que pense-t-il de ceci ? On s’en doute : il pense qu’il faut être fou pour laisser quatre-vingt-dix-neuf brebis seules dans la montagne, afin de partir à la recherche de la centième qui s’est égarée. Il est bien gentil, le Père qui est aux cieux ; mais que fait-Il des sombres réalités terrestres ? Tout ce troupeau livré à lui-même ne va-t-il pas attirer la convoitise du loup ? Ici encore, la qualification de notre ami sur cette question lui est acquise ![25][26][27][28][29] Quand on fait du tourisme religieux, que l’on soit ou non un professionnel de l’écoute, [7, note 13] on fait évidemment moins attention à la manière d’écouter [30]. Si l’on part à la recherche de la brebis égarée, cela signifie que les autres ne le sont pas. Par conséquent, elles sont en sûreté. C’est pourquoi on se réjouit moins pour elles, parce qu’elles ne sont pas égarées. Elles ne sont pas égarées parce qu’elles se sont mises hors de portée de l’égareur : un berger mercenaire [31, note 5], par exemple… En attendant, notre homme se surprend à nouveau à tomber en panne de vocabulaire. Il jette un regard furtif autour de lui, prêt à déguerpir : si un seul de ces petits présents à l’office lui demande ce que veut dire "se réjouit", il sera perdu ! Quelle honte pour un égareur de passer pour égaré. C’est pourtant ce qu’il est, au même titre que le manipulateur est un manipulé qui s’ignore.[32, AV note 30] On le distingue d’ailleurs à son sens presque inné du sacrifice [33] : il est prêt à en perdre quatre-vingt-dix-neuf autres si c’est le prix à payer pour ne pas se perdre.
_____Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de quoi se réjouir pour notre postulant roi de la "santé" : les temples traditionnels servent toujours à véhiculer l’obscurantisme de malades qui, eux aussi, s’ignorent. Mais lui, fin limier, ne les ignore pas. À la sortie de l’édifice, concernant son enquête sur les temples de poche, il reste cependant sur sa faim : va-t-elle tomber à l’eau ? « Allo ? » fait une petite voix, tout près de lui : encore un de ces M.I.A.M. ! (Ou un G.A.S.P. ?) Mais cette petite dame était juste devant lui tout à l’heure. Son temple portatif appartiendrait-il à une religion concurrente ? D’ailleurs, il en a entendu un ou deux pendant l’office, dont les propriétaires ont fait taire les sonneries avec fébrilité, visiblement aussi honteux que si on les prenait la main dans un sac de duplicité. (À suivre…)

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_____Bernhard von Gudden ignorait que plusieurs dizaines de kilomètres au sud, il aurait pu se réjouir de l’excellent travail effectué par ses successeurs. Il aurait vu les étonnants résultats obtenus par sa merveilleuse "médecine" : un homme parti à la recherche de sa brebis égarée, et parvenant à la retrouver. Ici, l’histoire prend une tournure inattendue, l’homme devant attendre des jours meilleurs pour se réjouir. En effet, la brebis fait la chèvre, décrétant que ce n’est pas elle qui est égarée, mais lui : la belle bêle et se rebelle. Et pour bien se faire comprendre, elle en a égaré avec elle quatre-vingt-dix-neuf autres ! C’est dire que l’homme a double punition pour toutes les fautes de ses brebis. Il ne se réjouit pas d’avoir retrouvé l’égarée, et encore moins de constater qu’elle a égaré les quatre-vingt-dix-neuf autres. Il est donc puni d’une faute qu’il n’a pas commise pendant que celles qui l’ont commise ne le sont pas, tout en se congratulant mutuellement de cette punition subie par l’homme. "Mentalement" parlant, ce troupeau est en pleine forme ! Doté d’une telle "santé", on peut donc décréter à l’unanimité que l’homme, lui, est bien malade : cette seconde punition vient s’ajouter à la première.
_____Or, ces cent brebis sont bel et bien dispersées dans des terres arides, dans le fond de ravins, juchées sur une montagne ou une colline, coincées dans des passages tortueux ou bloquées sur des escarpements. Guidées par un berger mercenaire, loup féroce [34, note 27] qui s’est interposé entre l’homme et elles, elle sont nonobstant convaincues d’être rassemblées sur une route aplanie, un passage droit. Seul l’homme est sur un tel terrain. Comme il est également le seul à l’affirmer, les brebis ne se réjouissent pas non plus : leur "vérité" –inspirée par le berger mercenaire- suggère qu’il affabule pour cause de "maladie". Dès lors que nous avons des Docteurs plus "puissants" que Jésus [35, note 12], pourquoi n’aurions-nous pas des brebis plus "puissantes" que leur berger ? Le Docteur -qui n’est pas aux cieux, ceux-ci rendant la visibilité nulle pour cause d’épais nuage noir [36, note 27]- ne veut pas qu'un seul de ces petits soit sauvé : aussi leur a-t-il fait croire qu’ils allaient se réjouir si un seul de ces bergers est perdu. Le berger servant de bouc émissaire ! Même Bernhard von Gudden n’aurait pas osé…

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