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mardi, 21 avril 2009

CHAPITRE 3 : Quelques larmes d’audace

Le saut de l’ange

Le saut de l'ange.jpg
Chaniel non plus ne sait pas pleurer. Non parce qu’il ignore ce que c’est, mais par défaut de pratique personnelle : quoi de plus normal pour un ange ? S’il est là, face à saint Pierre, à établir ce douloureux constat s’appliquant aux hommes, c’est pour déplorer -s’il puit dire- que lui sait ce qu’est pleurer en ne pouvant pas pleurer quand son protégé le savait également, le pouvait mais ne le voulait pas. N’est-ce pas ce qui l’a sauvé à la dernière minute, son dernier souffle s’étant trouvé inopinément embué d’une larme venant perler sur sa joue ? Une larme : une seule. Mais sans elle, il eût basculé dans le gouffre sans fond…
Comme tous les siens, Chaniel a reçu bien des lumières sur les larmes des hommes. Il était là, parmi le chœur, quand le Fils a pleuré sur sa cité bien-aimée… puis quand Il a pleuré en son sein, trahi par les siens. Il a surtout été émerveillé par cette femme, si éloignée de Lui, si longtemps le pied au-dessus du gouffre : comme il est étonnant pour un ange de pouvoir admirer cette aptitude terrienne à apprendre à aimer par le versement des larmes. Pas seulement celles de douleur : elles s’évaporent et s’effacent devant les autres, les vraies larmes… les larmes de joie. Les unes s’essuient, les autres non : nul ne peut les ravir au ravi. Si les anges savaient pleurer, ce serait à eux que les hommes devraient un nouveau déluge : ils inonderaient la terre de leurs protégés de leurs larmes de joie ! Qui sait d’ailleurs si Noë n’a pas deux mots à leur dire au sujet du premier ? Le Père fait ce qu’Il veut, où Il veut, avec qui Il veut : s’Il veut que des anges pleurent alors qu’ils n’ont pas été créés pour pleurer, alors ils pleureront.
La question est : voudra-t-Il ce qui s’annonce au cours de cette réunion dans la salle haute de Son royaume ? Comme son fidèle saint Pierre, Il ne contraint personne mais aime entendre dire par les sujets eux-mêmes ce qui contribue à augmenter la lumière pour tous et pour chacun. Alors… voudra-t-Il ? C’est bien là une question d’homme encore en chair ! S’Il n’avait pas voulu cette grande réunion dans son objectif comme dans ses résultats à venir, aurait-elle seulement eu lieu ? Et cet objectif est lumineux pour tous : porter un coup d’arrêt au sabotage systématique de sa plus belle invention.

Le premier des Apôtres se penche vers Chaniel :
« Alors, que proposes-tu ?
- Leur réapprendre à pleurer, bien sûr.
- Bien sûr. Mais ne crois-tu pas qu’ils se font assez souffrir comme cela ?
- Sauf votre respect, votre
Éminence, vous exprimez là un point de vue d’homme. Et je ne le suis pas.
- Non. Mais toi, tu exprimes un point de vue d’ange. Or, les anges ne savent pas pleurer. N’y a-t-il pas meilleur maître pour le disciple qu’un praticien chevronné de ce qu’il lui enseigne ?
- Sans doute, votre
Éminence, sans doute… »

Une autre voix s’élève alors dans le chœur :
« Bon saint Pierre, puis-je émettre à mon tour une suggestion ?
- Vas-y : nous t’écoutons.
- J’ai bien noté que nul d’entre nous n’avons failli. Malgré tout, nous sommes quelques-uns ici à nous sentir en dette vis à vis du Père…
- En dette ? Pourquoi donc ?
- Parce qu’il nous aurait été plus agréable de revenir avec notre protégé. Et parce que celui-ci s’est montré désagréable au Père.
- Je comprends. Et alors ?
- Alors, nous désirons ardemment essayer de compenser ces désagréments en étant encore plus agréables au Père.
- C’est tout à ton honneur. Concrètement, que proposes-tu ?
- La permission de nous accorder une seconde chance !…
- …en vous confiant une nouvelle âme, je présume ?
- C’est exactement cela, bon saint Pierre !
- Pourquoi m’appelles-tu bon ? seul le Père est bon. D’ailleurs, euh… cette suggestion fut bonne, mais elle ne l’est plus vraiment.
- Ah bon ? Pourquoi donc ?
- Parce que si sa réalisation à grande échelle n’a pas été sans porter quelques fruits, l’expérience en a montré quelques dérives un brin perverses.
- Lesquelles ?
- Tout simplement mes enfants que, à force de naviguer d’une âme à l’autre vous donnez corps -oh, bien malgré vous !- au fil des générations à des théories douteuses chez vos protégés. Et ces théories les éloignent malheureusement du Père, rendant incompréhensible la Bonne Nouvelle du Fils.
- Seigneur Dieu ! Mais pourquoi nous avoir laissé carte blanche ?
- Parce qu’au même titre que vos protégés, vous êtes libres. Et comme personne d’autre que Dieu n’est Dieu, vous aussi devez continuer d’apprendre à aimer. Vous êtes infiniment plus avancés que vos protégés… mais vous n’êtes pas arrivés ! C’est d’ailleurs ce qui a perdu Satan et les siens, qui ont cru qu’ils l’étaient.
- Je vois… mais quelles sont donc ces théories que nous avons maladroitement véhiculées ?
- Celles de la réincarnation de l’homme, tout simplement. »
Un bruissement d’étonnement mêlé d’indignation secoua la grande assemblée des anges. Un comble pour eux, êtres inincarnés par définition ! Ils oublient simplement qu’eux aussi -tout comme les hommes- sont différents, et que les messages transmis sont adaptés à la personnalité du récepteur, mais également à celle de l’émetteur : ils comportent donc des similitudes très significatives d’une âme à l’autre, mais surtout se chargent en sens inverse de messages émanant en retour de chaque âme, enrichissant le message initial… ou le faisant dériver quand ils renvoient à l’âme suivante quelques scories des âmes précédentes : il n’en faut pas davantage pour que l’âme ultime se croit investie de souvenirs d’une vie vécue antérieurement. En cela, elle n’a pas tout à fait tort. Mais la dérive commence quand elle interprète cette vie vécue antérieurement comme ayant été la sienne. En un éclair, Chaniel saisit les incidences regrettables de cette situation :
« Si je comprends bien, votre Éminence, l’âme ainsi fourvoyée risque de se languir ?
- Exactement. Elle porte inscrite dans son cœur l’inspiration divine d’aimer et d’être aimée…
- …et elle incline à relâcher son attention sur cette inspiration, se disant qu’après tout elle a bien le temps d’aimer. Et si elle y parvient mal dans cette vie, elle y parviendra mieux dans une autre !
- C’est bien cela ! Par conséquent, elle se projette sans cesse dans un futur toujours hypothétique, se rendant progressivement indisponible à goûter son présent.
- Donc, indisponible à écouter notre message !!!
-
Évidemment. Puisque vous, vous êtes de l’éternité et eux dans le temps. Leur unique point de jonction étant le présent, s’ils n’y sont pas, vous pourriez répéter vos messages durant une éternité qu’ils les recevront mais ne les entendront plus. Ce qui achève de vous libérer de votre responsabilité quant aux résultats réels de vos missions respectives.
- Merci, votre É
minence. Mais si j’osais ?
- Oui ? Parle sans crainte.
- C’est que… vous nous suggérez de porter une certaine responsabilité dans la diffusion des mythes de la réincarnation…
- Certainement pas ! Cette responsabilité est de celle de vos faux-frères qui ont suivi le déchu. Mais elle est plus encore celle des hommes. Ils ont la Bonne Nouvelle depuis des lustres ! N’est-elle pas assez lumineuse ? Il n’y a pas même à la lire entre les lignes ! S’ils faisaient un peu plus attention à la manière dont ils l’écoutent, ils ne feraient aisément qu’une bouchée des quelques avatars surnageant dans les messages que vous leur transmettez.
- Sans doute. Mais le fait est qu’actuellement c’est plutôt la vérité qui surnage péniblement sur un océan tempêtueux d’avatars ! Comment voulez-vous que passent nos messages en un tel climat ?
- Je te retourne la question ! Car je crois que tu as quelque chose à nous soumettre, n’est-ce pas ?
- Euh… je ne sais si je dois : c’est un peu audacieux.
- Voilà qui tombe à point nommé : ne sommes-nous pas au royaume de toutes les audaces ?
- Je vous l’accorde. Mais le Père… nous l’accordera-t-il, Lui ?
- Il ne nous appartient pas d’en juger. En revanche, il t’appartient à présent de parler jusqu’au bout !
- Voilà.
(S’il était homme, il en déglutirait sa salive…) En forçant un peu le trait, considérons que la réincarnation est notre talon d’Achille. Alors, frappons au talon ! Chez nous comme chez ceux d’en bas. La Bonne Mère n’est-elle pas avec nous ? On ne nous entend plus parce qu’on ne nous voit pas. Mais si on nous voyait ? Mieux encore : si on nous voyait… pleurer ?
- Pleurer ? Mais pour cela, il faut être incarné, voyons !
- Ne vous avais-je pas dit que c’était… un peu audacieux ?
- Attends un peu ! Ne serais-tu pas en train de me refaire le coup de la seconde chance, sous une formule… disons, hybride ?
- Mais l’homme n’est-il pas lui-même un être hybride ?
- L’homme, oui. Mais toi : tu es un ange, pur esprit…
- Donc, sans reproches… mais sans pleurs.
- Sans reproches ? En es-tu bien sûr ? Ne serais-tu pas en train de reprocher insidieusement au Père de ne pas t’avoir créé sachant pleurer ? Envierais-tu les hommes, à présent ?
- Oh non ! N’ai-je pas passé invisiblement assez de temps à leurs côtés pour savoir que leur sort est bien peu enviable si on le compare au nôtre ?
- Là, tu marques un point. Mais vraiment… pour ce qui est de ta suggestion : elle n’est pas franchement dans l’ordre de la création !…
- Et la créature devenant radicalement allergique à l’amour quand elle est faite pour aimer et être aimée, est-ce bien dans l’ordre de la création ?
- Non, bien sûr. Si nous sommes là, c’est justement parce que cette décréation crie depuis trop longtemps vers le ciel. Mais la foi, mon Dieu : la foi ! Que fais-tu de la foi ?
- La foi ? Elle resterait sauve.
- Sauve ? Avec des anges incarnés à chaque coin de rue, dans les familles, les lieux de détente ou de travail ? Si brillants que les hommes n’auraient plus à s’éclairer la nuit ? C’en serait fait de la foi, puisqu’à moins d’être aveugle, chacun serait bien obligé de croire.
- Nullement : la foi resterait sauve… à condition justement qu’ils ne soient pas si brillants ! Du temps où le Fils était chez eux –et chez vous !-, ne continuait-on pas à s’éclairer la nuit ? »
L’immense salle baignait dans un intense silence : suffoqués par cet échange étonnant, les anges ne pipaient mot, commençant à peine à mesurer les possibles conséquences de cette suggestion, sur la terre comme au ciel. Si le Père oppose son veto, l’affaire sera vite oubliée. Mais s’Il y répond favorablement ? Ce serait à eux ensuite d’y répondre… favorablement ou non. Ils sont libres, les anges.

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