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mercredi, 22 avril 2009

CHAPITRE 4 : Les anges brûlent-ils ?

Le saut de l’ange
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Les esprits facétieux aiment à suggérer que lorsque roule le tonnerre dans le ciel, saint Pierre vient d’entamer une divine partie de pétanque en compagnie des Onze, à moins qu’il n’aie également élargi le cercle des joueurs à quelques élus connaisseurs. La légende est agréable, mais la réalité est toute autre : ce sont les applaudissement électrisés des anges qui entrechoquent ainsi des nuages gorgés d’eau. C’est un peu leur manière à eux de verser des larmes, en lavant un ciel devenu noir de menaces. Ces menaces, elles ne viennent jamais de chez eux et toujours d’en bas. Les éclairs n’illuminent jamais que les obscurités des hommes. C’est pourquoi ils sont si brefs : chargés de faire signe, non d’imposer leur éclairage. Et s’ils frappent parfois, c’est parce que quelques nostalgiques d’en haut -photophores déchus- cherchent avec avidité à en capter quelque lumière : entre ces deux mondes devenus antagonistes, ce sont les hommes qui en font les frais. Entre le parapluie et le paratonnerre, n’omettent-ils pas plus que de mesure le Paraclet ?…
Quel bel orage il a dû y avoir sur terre : de mémoire d’homme, rarement n’en avait-on observé de si impressionnant ! Un peu hors saison, qui plus est… Ce que l’homme n’a alors ni observé ni entendu, c’est ce tonnerre d’applaudissements de myriades d’anges chantant la gloire de Dieu dans la salle haute de Son royaume. La nouvelle s’est répandue comme un éclair : Il a dit OUI ! Ici, les éclairs demeurent : l’atmosphère est électrique. Il a dit OUI : le Père a agréé à l’invraisemblable proposition de Chaniel ! Sans le savoir, les hommes vont accueillir des ANGES en leur sein. Sans le savoir… et ces anges eux-mêmes ne le sauront pas : cette condition est la clé de cet accord inespéré du Père. Ils veulent connaître la chair de l’intérieur ? Soit. Mais ils devront tout en connaître : ses joies et ses peines, dont la tentation, le péché et leurs conséquences. (Le Verbe sans péché s’est déjà incarné, et cela suffit.) Cependant, à la différence des hommes -et des anges déjà déchus-, leur salut n’est pas en jeu. C’est dire qu’il ne leur sera pas permis de franchir certaines limites au mal qu’ils pourront incidemment commettre eux-mêmes, cette concession à l’adversaire étant notamment destinée à ce qu’ils passent plus inaperçus… tant auprès de leur entourage que d’eux-mêmes. (Mais la raison essentielle est qu’ils ne puissent jamais produire la moindre interférence au Message légué aux hommes par le Fils…) En revanche, le salut en jeu est celui de cet entourage : la mission de l’ange est de l’y éveiller, voire de l’y réveiller. Encore faut-il d’une part qu’il s’y éveille lui-même, et d’autre part qu’il surmonte les immanquables obstacles que l’on dressera contre lui afin de le rendormir ! S’il veut faire l’ange, il sera en effet suspect à brève échéance de vouloir faire la bête. Qui soupçonnerait un ange d’être revêtu de la peau d’un homme ? Seulement lui-même… et un autre ange en chair : d’ailleurs, seule une telle rencontre pourra éveiller de tels soupçons -ou à tout le moins les confirmer-, l’un l’autre s’y éveillant mutuellement.

Ces anges eux-mêmes ne sauront pas qu’ils en sont, dans le sens où à aucun moment de leur passage sur terre il ne leur en sera donné de preuve formelle : ils ne sauraient être au-dessus d’un Dieu, dont l’existence auprès des hommes n’est pas non plus formellement démontrable par des logiques humaines. Pour peu qu’ils y soient attentifs, ils bénéficieront cependant de signes forts attestant de cette notable différence les distinguant des hommes. Comme ces derniers, ils sont libres de les voir ou non. Mieux ils les verront, plus ils seront eux-mêmes des signes pour leur entourage. Plus ils présenteront de signes convergents, plus l’ange en eux se dévoilera. Ces signes qui, considérés isolément, peuvent s’appliquer à tout un chacun, s’appliquent merveilleusement à l’ange quand ils concordent dans une surprenante harmonie. Ils sont de plusieurs ordres : l’attitude, l’aspect physique… voire l’état-civil dans le siècle ! Porter au moins deux lettres du mot « ange » dans son prénom mondain est un bon début ; porter la totalité de ces lettres devient un signe plus fort, naturellement encore insuffisant. L’ange vient du ciel : son regard ne répugnera pas à en reproduire le fidèle reflet, dans sa pureté comme dans la simple couleur des yeux. Intégré dans une famille humaine, l’ange s’en démarque souvent : il lui ressemble, sans vraiment lui ressembler. Juste assez pour ne pas faire de lui un « enfant trouvé » ; pas assez pour ne pas laisser pressentir une différence autre que celle des gènes. L’ange vient du ciel : rien de laid ne vient du ciel. Mais sa beauté n’est pas exclusive à son aspect physique : elle réside dans la fraîcheur de sa gaité. (Un ange triste n’est pas un ange, à moins qu’il ne soit déchu : mais Dieu merci, ceux-là sont définitivement interdits d’incarnation. Revers de la médaille : ils seront les premiers à savoir repérer un ange incarné…) Tout autour de lui, il suscite joie de vivre, amour et tendresse (sauf en période de combat !), manifeste un goût prononcé pour l’infini, l’illimité ; il inspire l’amour et aspire à ce qu’il vienne marcher dans ses rêves, longtemps… comme un parfum de cette éternité qu’il a librement -mais provisoirement- abandonnée pour voler au secours du salut des hommes. Mais oui, l’ange rêve ! Car, plus que tout autre, le rêve est chez lui une nécessité vitale : il est son précieux fil d’Ariane qui le relie aux siens, restés là-haut tout en l’assistant. Coupure du réel chez les hommes, le rêve est au contraire chez l’ange une permanente réconciliation de cet inédit état somatique avec son état réel : lui interdire de rêver serait le condamner à la décrépitude par l’oubli de son identité profonde. Puisqu’il s’est mis au pied du mur de l’incarnation, il est le premier à devoir incarner le Message de l’incarné qui l’envoie : un Message d’Alliance, dont les moments-clés ne font pas mystère de la vocation des songes, comme de l’entière liberté de ceux qui s’y prêtent. C’est grâce à un songe que Joseph a pris chez lui une femme étonnante puisqu’elle s’est hissée au-dessus des anges ; c’est toujours grâce à un songe qu’il a pu la préserver d’un péril imminent. Inversement, son lointain aïeul Jacob n’a-t-il pas lutté contre l’ange ? On peut toujours lutter contre un ange, mais un ange va-t-il lutter contre un ange ? C’est devenu un risque à courir… chez l’ange ne sachant pas -ou pas encore- qu’il est un ange. C’est pourquoi le Message d’Alliance, dont il est le héraut privilégié, peut surmonter ce risque en étant reproduit par des messagers en alliance : du ciel ou de la terre, du ciel et de la terre, les disciples ne sont-ils pas envoyés deux par deux ?
Ici intervient le moment-clé : celui de la rencontre inouïe entre deux anges de chair, explosion nucléaire dans l’invisible. Ils sont en état de veille… mais ils rêvent tout éveillés. C’est le fil d’Ariane reliant les anges qui se fait visible ! Quand, au-delà de leur être de chair et du monde, ils se reconnaissent, ils sont comme l’éclair qui zèbre le ciel de ceux qui dorment. Ils sont la conjonction de deux rêves n’en faisant plus qu’un : non deux illusions mises en commun, mais l’incarnation dans le réel d’un même rêve, extraordinaire, inaccessible à l’homme au cœur sec. Cela n’ôte en rien leurs éventuelles alliances passées et présentes dans la chair et le monde : elles sont de la terre, ou de la terre et du ciel. Celle qui se noue est du ciel, préexistante à la terre, pour décoller cette terre des carcans qui l’alourdissent et l’empêchent de s’élever vers le ciel. Ils ne sont qu’un inextinguible feu intérieur, destiné à secouer l’inertie des leurs : un seul cœur et une seule âme. Ils sont amour, reflet scintillant de celui qui brûle éternellement au sein du royaume. Ils restent donc deux anges : même si l’un des deux est… une ange. Ils sont un scandale pour la chair parce qu’ils sont dans la chair, mais pas de la chair. Ils sont surtout destinés à être une vivante démonstration d’un plus grand amour. Ils ne méprisent nullement la chair (se seraient-ils incarnés ?…) : ils en foudroient les illusions sans lendemain. Comme ils balaient celles qui goûtent de ce royaume d’où ils viennent et où ils retourneront. Jouer du luth sur un nuage, cela va cinq minutes ; transposer quelques joies terrestres, sublimées au ciel, en ira dix ou quinze… mais tout ceci ne fait pas une éternité, et ne risque guère de susciter un enthousiasme débordant. Le ciel est le ciel, la terre est la terre : ils ne se confondent pas, mais ils font alliance. Ils sont les agents de cette alliance. Ces agents-là ne font pas non plus le bonheur, mais ils en ouvrent la voie en le recevant d’en haut. C’est pourquoi les yeux levés au ciel ne les dissuadent nullement de regarder où ils mettent les pieds : ils savent que les oiseaux de malheur, eux, volent bas. Ceux-là ne manqueront pas, tantôt défenseurs d’une rigidité morale asséchante et cadavérique tantôt zélateurs des débordements du cœur sans garde-fou : les deux se rejoignant en des amours corsetées dans une vision mondaine étriquée. Les anges étant de l’éternité -et devant en être les signes-, chacun doit s’attendre aux collisions les plus invraisemblables dans le temps, au regard de la chair : comme celle, par exemple, d’une différence d’âge pouvant les distinguer d’une génération ! Mais chez les anges, ceci n’a aucune importance : ils restent des anges, et ne se reproduisent pas entre eux. Les binômes intergénérationnels ne les concernent donc pas directement, sinon par cet aspect horizontal de leurs alliances, laissant en deviner un peu d’éternité…
De fait, une rencontre angélique peut ne pas l’être à l’échelle humaine : celle-ci pouvant être fort ancienne mais néanmoins détachée, notamment pour la raison de cette différence, interdisant en l’espèce qu’affleure à l’esprit un tel bouleversement du regard : comme si celui de l’ange était oblitéré par le regard humain plus en contact avec un réel ne rencontrant pas un rêve qui, de toute façon, n’existe pas encore. Alors que chez l’homme, le rêve est comme une échappatoire d’un réel jugé désagréable, il est chez l’ange la chambre d’écho de ce réel, quel qu’il soit. L’ange se découvre tel à la faveur de l’écho qu’il reçoit : plus cet écho entre en concordance avec son identité cachée, plus celle-ci se dévoile. Jusqu’alors, il vivait à l‘échelle humaine comme au ralenti, se distinguant néanmoins par une instinctive répulsion à tout ce qui étouffe ou brise l’amour. Les ténèbres l’attirent moins que la lumière, mais, englué dans son enveloppe corporelle, il ne sait pas toujours distinguer la bonne de la mauvaise. S’il se laisse piéger un moment par celle-ci, il en ressort plus aguerri pour améliorer son discernement. Plus il aura à affronter des ténèbres opaques -de l’intérieur comme de l’extérieur- plus il augmentera son champ de lumière… et plus affleurera en lui le regard de l’ange, se superposant à celui de la chair : ainsi, la rencontre angélique est-elle sans doute le fruit d’une plus ou moins longue maturation, débouchant sur les évidences les plus inattendues.

Pour l’heure, Chaniel et les siens n’en sont pas là. Eux aussi viennent de dire OUI : peut-être se seraient-ils abstenus s’ils avaient déjà connu la possibilité de tels parcours, une fois incarnés ? Posséder le pouvoir de pleurer vaut-il de telles complications chez des êtres qui, jusque là, mènent une existence si simple ? Cependant, on ne leur a pas caché l’extraordinaire difficulté de la tâche qui leur incomberait  : si l’homme est un loup pour l’homme, il est encore moins tendre pour l’ange. En témoigne dans leurs rangs cette ange, envoyée bien avant eux sur terre… mais SEULE. Les historiens d’en bas seraient bien surpris d’apprendre qu’on n’a pas beaucoup mieux inventé qu’un ange pour entendre les anges. Animée d’un rare feu intérieur, c’est par le feu extérieur que les hommes ont eu raison de son enveloppe charnelle. C’était le 30 mai 1431, à Rouen. On comprendra que le Père eût pu dire NON…
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