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jeudi, 23 avril 2009

CHAPITRE 5 : À cheval entre deux temps…

Le saut de l’ange
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_____Ce n’est pas que l’on s’ennuie au royaume de Dieu : l’image dont il jouit sur terre est assez désastreuse pour en rajouter ! Mais on le sait bien : celui qui est de la terre est terrestre, et il parle de façon terrestre. Quoi de moins terrestre que le royaume de Dieu ? Celui qui est de la terre n’en connaît rien ; de lui-même, il ne peut guère faire mieux qu’en projeter ses fantasmes : faux ciel théâtral dont le déchirement de la toile révèle de la terre abandonnée à la poussière du temps. Ayant trop tôt consumé d’illusoires espérances aussi magnifiques que des feux d’artifice, quelques flammèches en retombent, encadrant mille volutes de fumée… et c’est de nouveau la pénombre. Ce n’était que cela, le royaume de Dieu ? Il a été emporté à la première brise venue. D’autres feux ont suivi, encore et encore : à chaque fois soldés par leur lot de cruelles désillusions. Mais enfin -se demande l’ange-, pourquoi ces étranges créatures se rendent-elles ainsi malheureuses ? Pourquoi ne comprennent-elles pas que si elles insistent en ce sens, ce n’est pas seulement par sourde nostalgie d’un paradis perdu ? Celle-ci n’est qu’une fine pointe, destinée à les aiguiller sur leur finalité : non à les accrocher à un passé qui est, par définition, révolu. Pourquoi ne savent-ils pas -ne savent-ils plus- qu’il n’est point de paradis hors l’amour ? Par nature, ils ne peuvent pas ne pas le savoir : la marque en est inscrite à tout jamais au plus profond du cœur de tous, sans exclusion. Mais cette marque -parce qu’elle est cette marque-, on ne la trouve pas par soi-même : ce serait la contredire… ou la contrefaire. Même ici, au sein du royaume où chacun est merveilleusement transparent à l’autre, la règle est la même qu’en bas : c’est par l’autre que l’on trouve sa propre marque. Comment pourraient-ils la trouver en bas, si chacun s’isole de l’autre ? Oh, ils ne l’ont pas si mal compris puisqu’ils savent user de mille stratagèmes pour s’associer les uns les autres, pour communiquer. Mais ils butent sur tant de limites qu’ils se sont fixées eux-mêmes ! À se barder de protections et de gardes-fous, ils se rendent fous de malheurs si aisément évitables…

_____« Tu rêves, mon doux Chaniel ? » S’il avait déjà été sur terre, l’ange aurait certainement sursauté. Si le royaume de Dieu est un continuel émerveillement conduisant d’étonnement en étonnement, on n’y sursaute pas. Un ange ne peut pas arriver subrepticement derrière un autre, lui mettre les mains sur les yeux et lui faire « Coucou ! qui est-ce ? » : l’autre sait qui est-ce… et plus intense est l’amour qui les unit pour le meilleur sans le pire, mieux il le sait ! Un peu frustrant pour ces êtres que les facéties n’effraient guère, mais ils ont d’autres consolations. Puisque même ici, la règle est la même qu’en bas, si dans l’absolu l’amour du Père leur suffit, cet amour est si grand qu’entre eux, les anges eux-mêmes aiment à exister par deux, l’un avec l’autre, l’un par l’autre. Leur amour n’en est que plus grand, reflet de celui qui unit le Père au Fils. À cet égard, les modalités qui ont cours sur terre sont ici superflues. Qu’ont-ils besoin de tenir tel ou tel autre engagement ? Ils voient constamment la face du Père, et le ciel tout entier peut témoigner de leur amour : cela lui suffit comme cela leur suffit.

_____Oui, il rêve le doux Chaniel de son alter ego céleste. Le royaume de Dieu ne supprime pas les rêves : il les sublime. Cette descente sur terre ne s’improvise pas, demandant à être mesurée en hauteur, en profondeur, en longueur et en largeur. Il le sait : parvenu de l’autre côté du voile, il démarrera avec une mémoire affective vierge, petit d’homme parmi les hommes. Ne jouant pas son propre salut, il n’a aucune obligation de résultat comme on dit en bas. Il n’a pas même d’obligation d’action à titre d’ange puisque la possibilité reste ouverte qu’il puisse passer une existence incarnée entière sans que ne lui soit donnée la plus petite révélation de cette identité cachée. Celle-ci ne pourra s’ouvrir qu’en fonction de ce qu’il aimera : un ange qui n’aime pas n’est pas un ange. D’ailleurs, même incarné, l’ange a horreur de conjuguer le verbe aimer au négatif : « je ne t’aime plus » est pour lui l’expression la plus aberrante, la plus monstrueuse qui soit. Comment les hommes -créés à l’image de Dieu- peuvent-ils si souvent l’employer sans sourciller ? S’il était incarné, il en pleurerait… et quand il le sera, il en pleurera. Il le sait, puisqu’ici il compense la programmation de son formatage mémoriel en dressant un état des lieux de la terre si approfondi que plus il y aimera, plus lui reviendront sur place des flashes de ce qu’il emmagasine maintenant. Oui, il rêve… mais là où il ne rêve pas, c’est que la terre rêve aussi : mais en bas, c’est de l’ordre du cauchemar ! Avec heureusement de substantiels bémols : les couples d’en haut ne sont pas séparés dans l’opération qui se prépare. Cependant :

« Non, je ne rêve pas , mais…
- Mais quoi ?
- Tu es sûr que nous allons nous reconnaître en bas ?
- Et pourquoi pas ? C’est donc si difficile ?
- Ce n’est pas cela : c’est que… tu vas rire.
- Mais je ris tout le temps !
- Ah, ah ! Et vas-tu encore rire quand tu vas voir cela ? Regarde-toi, en bas.
- Oooooh ! comme je suis…
- Épouvantable… ment mignonne, oui ! Tu comprends la « difficulté » ? Tu vas avoir des meutes entières à te « reconnaître » bien avant moi… mais pas vraiment en tant qu’ange. Et ce n’est pas tout : regarde-moi, ici, toujours en bas !
- Oooooh ! comme tu es…
- Vas-y : dis-le. Ici nous nous en fichons royalement de Dieu.
- Euh… il n’existe pas un mot gentil pour dire « vieux » ?
- Si : « papa » !
- Mais ce ne sera pas toi mon père de la terre ?
- Non. Mais Dieu merci, je ne suis pas assez vieux pour être son père à lui !
- C’est déjà cela !
- Tu comprends mieux maintenant mon désarroi ? Plein de surprises, ce franchissement de l’éternité au temps. Nous partons en même temps… et tu arrives plus de trente années terrestres après moi !
- Tu sais bien que pour le Père, mille ans sont comme un jour…
- Oui, nous le savons… ici et maintenant. Mais là-bas ? Surtout toi !
- Là-bas, je suppose que tu auras commencé à déblayer le terrain… d’où cet étrange délai. Allons : fais confiance au Père. Il sait mieux que nous ce qui convient. Tiens : montre-moi donc le moment de notre reconnaissance mutuelle, histoire de te rassurer…
- C’est que… ce moment-là est dans le secret du Père : nous n’y avons pas accès.
- Ah ! Donc, nous ne saurons pas où, quand, comment.
- Non. Et nous n’avons pas à chercher à le savoir.
- Peut-être jamais, alors ?
- Peut-être…
- Mais regarde ! Pourtant, je vois ici que tu me croises depuis longtemps. Depuis que je suis haut –enfin, haute- comme trois pommes !
- Et alors ? Regarde ces hommes : il y en a tant qui se croisent des vies entières sans jamais se rencontrer vraiment…
-
C’est bien pour cela que nous y descendons ! Si encore ils roulaient en feux de croisement. Même pas : plus il fait noir, plus ils roulent en veilleuse !
- Et nous, c’est… ?
- Pleins phares, longue portée et anti-brouillards : la totaaaaale !!!
- C’est clair.
- N’est-ce pas ?… »

_____Déjà, la voix du Père se veut rassurante, éclairant les cœurs…
podcast
_____Non : on ne s’ennuie pas une seconde au royaume de Dieu. Surtout quand un tel projet est en cours ! Pas besoin de télévision ou de photographie ici ; vu de l’éternité, l’ange a accès à tous les temps : passé, présent et futur. Et, bien sûr, à tous les lieux. Il ne rate rien de cette étonnante épopée retraçant le parcours fulgurant de cette ange brûlée, chargée de relever in extremis un petit royaume d’en bas qui menaçait de périr. Elle est ici, à ses côtés… à moins qu’il ne soit ici. Difficile de retranscrire en langage terrien cette neutralité sexuelle spécifique aux anges : il est masculin, elle au féminin, mais aucun de ces pronoms ne l’emporte réellement puisque les relations sujettes à domination n’existent pas. Ce qui est indiscutable, c’est que l’ange brulée était bien une femme sur terre : c’est uniquement par commodité de lecture qu’elle restera ici conjuguée au féminin. Et cette ange sourit, amusée par cette pensée qui avait effleuré l’esprit de Chaniel.
« Voyons, cher Chaniel. Tu sais bien que ce n’était pas possible !… »
_____Saint Joseph surgit en un éclair, feignant le courroux. Il fronce le sourcil, mais chacun perçoit bien derrière son apparente colère une fine pointe de taquinerie au fond de son regard.
« Oh pardon, grand saint Jo’ ! Je voulais dire que tu sais bien que le Père ne pouvait pas vouloir une chose pareille !
- Et toi, l’aurais-tu voulu ?
- Moi ? Oui, bien sûr. Si le Père me l’avait demandé, j’y aurions consenti comme au premier jour.
- Les flammes ne t’ont pas refroidie !
- C’eût été contre la nature, non ? Déjà que depuis ta suggestion, les choses ici tournent un peu contre elle. Et voilà que tu en rajoutes, poussant l’audace jusqu’à demander au Père de m’y faire retourner !
- Mais puisque tu me dis y consentir…
- Moi oui. Mais pas le Père. Aurais-tu oublié ce qui vous a poussé à cette suggestion, vous autres ?
- Hum… les fâcheuses conséquences de croyances en la réincarnation, il me semble…
- Et à ton avis, si le Père avait consenti à cette demande me concernant, qu’eût-ce été, concrètement ?
- Euh… tu as raison. C’eût été… une magnifique réincarnation !
- En somme, on soignait le mal par le mal. Laissons cela aux hommes, tu veux ? Regarde en bas, dans cette ville du cœur de cette France déjà si meurtrie du temps où je la traversais, les hommes ne se plaisent-ils pas, non à me réincarner, mais à me faire représenter par l’une d’entre eux ? Chaque année, ils font ainsi mémoire du jour où sous l’impulsion de Messire Dieu je les ai délivrés du joug de l’ennemi d’alors. N’est-ce point suffisant pour ce qui me concerne ?
- C’est vrai. Mais regarde !
À ce propos… Ça par exemple ! Si je m’attendais…
- Quoi donc ?

- Regarde mieux. Oui : sur cette année-là.
- Laquelle ? Ah oui. Eh bien ?
- Regarde de plus près encore. Sur son cheval : celle qui te représente, descendant au pas le long de la large rue portant encore ton nom…
- Certes. Elle est splendide ! Ah, si j’avais pu entrer ainsi dans cette bonne ville. Mais j’étais alors toute crottée de sang et de sueur. Attends… QUOI ? Mais c’est… c’est.
Ça alors !
- Tu te rends compte un peu ? Des dizaines et des dizaines ont déjà défilé là-bas au fil des ans. Toujours des filles d’hommes. Et là… là...
- Sainte Mère, tu as raison ! C’est bien la première fois que les hommes…
- …Oui. La première fois qu’ils osent se choisir un ange pour représenter un ange !!! »

_____Le regard lumineux, les deux anges se tournent alors de concert vers l’alter ego de Chaniel. Si celui-là avait déjà été incarné, il en aurait rosi de fierté. Son regard à lui aurait pu illuminer une ville entière, si celle-ci avait été plongée dans l’obscurité !
« Tu rêves, mon doux Chaniel ? »…

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