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vendredi, 24 avril 2009

CHAPITRE 6 : Quand le ciel écoute la terre.

Le saut de l’ange
Le saut de l'ange.jpg

« Mais toi aussi, tu rêves !

- Allons, mon doux Chaniel : ce que nous venons de voir en bas, c’est un rêve, peut-être ?
- Non pas : c’est une merveille. Qui aurait pu imaginer un instant que toi… toi ?
- Pas même nous. Mais attention : à ce moment-là, nous serons à la même enseigne que tous ces hommes autour desquels je caracole. Pour tous, je suis la fille de l’un d’eux : ils n’en verront rien d’autre.
- Et -ce qui reste encore dans le secret du Père-, toi non plus n’en verras peut-être rien d’autre !
- Mais tu l’as dit toi-même : nous n’avons pas à le savoir. Nous verrons bien… ce que nous en verrons.
- Pour l’heure, ce que je vois… c’est ce que tu écoutes !
- Oui. Figure-toi que je me surprends à me mettre au diapason…
- Au diapason de la terre ! Dieu, quelle cacophonie…
- Sans doute. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les perles qui en émergent.
- Les perles ? Quelles perles ?
- Les rêves des hommes, voyons ! Parfois si proches des nôtres. Et puis, pfuit ! Si bien partis, ils les sabordent : ils se sabordent !
- Terrible, cet avant-goût du ciel qu’ils savent recevoir et donner…
- Mais pas jusqu’au bout.
- Parce qu’ils « mettent les bouts », comme ils disent. Ils fuient là où ils devraient franchir un degré supérieur.
- C’est qu’ils ont peur d’aimer, mon doux Chaniel. Ils se font peur en se faisant honte !
- Honte ? Honte d’aimer ?
- C’est exactement cela.
- Mais comment peut-on avoir honte d’aimer ? Moi j’aurais honte de ne pas aimer !
- Oui, mais toi, tu es un ange. Tu sais ce qu’eux ignorent… ou ont oublié.
- Quoi donc ?
- S’ils « mettent les bouts », c’est justement parce qu’ils mettent des bouts… à l’amour…
-…qui n’en a pas ! C’est hallucinant : ils ne savent pas aimer jusqu’au bout parce qu’ils mettent des bouts à l’amour ?
- Exactement. Parce qu’ils sont limités dans la chair, ils se fixent des limites dans l’esprit. Cela les rassure dans un premier temps…
- Et leur crève le cœur dans un second, oui ! Comment peuvent-ils accepter cela ?
- Ils ne l’acceptent pas : ils s’y résignent contre leur volonté. Ce sont ces limites dans l’esprit qu’ils acceptent. Ils ne voient plus qu’elles sont à l’origine de leurs désillusions.
- Alors, ils chassent leurs rêves ? Mais c’est horrible !!!
- Oui. Ils perdent ainsi goût à toute attraction verticale, au profit de quantité de distractions horizontales. Ils appellent cela faire preuve de « réalisme ».
- Tu parles d’une « réalité » !
À rester couchés ainsi, on dirait des bébés refusant de grandir.
- Oui… mais, Dieu merci, des bébés qui savent encore rêver.
- Que veux-tu dire ?
- Oh, moi je ne dis rien ! Mais je les écoute ; ces rêves, ils les chantent :



« Puisqu'on ne vivra jamais tous les deux 
Puisqu'on est fous, puisqu'on est seuls 
Puisqu'ils sont si nombreux 
Même la morale parle pour eux 
J'aimerais quand même te dire 
Tout ce que j'ai pu écrire

Je l’ai puisé à l’encre de tes yeux
Je n'avais pas vu que tu portais des chaînes 
A trop vouloir te regarder 
J'en oubliais les miennes 
On rêvait de Venise et de liberté 
J'aimerais quand même te dire 
Tout ce que j'ai pu écrire 
C'est ton sourire qui me l'a dicté
Tu viendras longtemps marcher dans mes rêves 
Tu viendras toujours du côté 
Où le soleil se lève 
Et si malgré ça j'arrive à t'oublier  
J'aimerais quand même te dire 
Tout ce que j'ai pu écrire 
Aura longtemps le parfum des regrets… »

(Francis Cabrel – L’Encre de tes Yeux – 1980)

- Et voilà ! Il commence bien, ton rêve chanté : « puisqu’on ne vivra jamais tous les deux » ! Négation de la vie, négation de l’amour. Nous sommes chez les déchus !
- Non : les déçus. Mais allons, mon doux Chaniel. Ne me dis pas que tu n’as pas écouté la suite ?
- Si : jusqu’à la fin.
« …longtemps le parfum des regrets ». Je sais bien qu’ils sont mortels dans leur être de chair… mais de là à rendre mortels leurs rêves !
- Pas du tout : c’est au contraire une manière de les immortaliser.
- Immortaliser la mort ? Tu veux rire ?
- Oui, je veux. Tu sais bien que je ris tout le temps !
- Mais tu te ris des rêveurs déçus : c’est ainsi que tu t’apprêtes à les secourir ?
- Non : c’est en les allégeant.
- Comment cela ?
- En saisissant les perles qui en émergent, te dis-je !
- Les perles ?
« on ne vivra jamais », « fous », « on est seuls », « tu portais des chaînes », « oublier », « regrets » ? Tu appelles cela des perles ?
- Non : j’appelle cela des poids morts.

- Alors ?
- Alors, écoute mieux. En même temps, regarde-toi mieux, là en bas.

- Moi ? Que viens-je faire dans cette mélopée ?
- Plus que tu ne crois. Regarde, à ce jour-là. Et puis cet autre jour. Et encore celui-là. Et encore ici. Ça y est ? Tu te vois ?
- Oui. Eh bien ?
- Que fais-tu ?
- Euh… j’écris.
- Ce que tu écris te vient-il de toi-même ?
- Disons que je m’en vois plutôt comme le réceptacle. Visiblement, ça me dépasse de beaucoup, en bas !

- Bien. Alors, qu’en déduis-tu ?

- La même chose que toi. L’Esprit montre que Lui n’a pas de limites. Voilà même le confrère qu’Il m’a envoyé : lui me voit, mais moi je ne le vois pas…
- Lui non. Mais es-tu bien sûr de ne pas avoir oublié quelque canal d’inspiration ? Disons… un peu plus visible pour toi, lui. Va donc
« du côté où le soleil se lève » (tiens ? une perle ! là où règne l’amour, le soleil couchant n’existe pas…)
- Cette chanson humaine ?
- D’une certaine façon, oui. N’aimerais-tu pas quand même me dire O
Ù tu as puisé tout ce que tu as pu écrire aux jours que je viens de te montrer ? Chaniel chéri, veux-tu bien me regarder ?
- Euh… à trop vouloir te regarder, je ne voudrais pas en oublier la mission qui nous attend.
- Farceur. Tu sais bien que de même que l’on n’aime jamais trop, on ne regarde jamais trop ! Ne serais-tu pas en train…

- Écoute : le ciel entier nous regarde et nous entend.
- Ce n’est pas nouveau ! Mais c’est bien cela : tu es gentiment en train de prendre le pli humain. Et ça, c’est nouveau. Voilà que tu commences à avoir peur du regard des autres !…

- Peur ? Mais un ange n’a peur de rien… sinon de ne pas assez aimer ! Pourquoi avoir peur, puisque nous sommes transparents les uns aux autres ?
- Ici, oui. Mais pas en bas. J’ai l’impression que tout doucement, le Père est en train de t’acclimater pour la mission…
- Tu crois ?
- Je suppose, en tout cas. Mais je ne ne crois pas que tu aies répondu à ma question : O
Ù as-tu puisé, là en bas ?
- Seigneur Dieu, tu le sais aussi bien que moi ! À… à…

- Ah, ah ! À ?…
- Comment le nier ? À l’encre azur de tes yeux. C’est, euh… ton sourire qui me l’a dicté !
- Tiens, tiens ? N’avons-nous pas entendu cela quelque part ? Comme tu enfiles bien les perles, mon Chaniel !…
- Arrête, mon amour : tu as gagné. Comme toujours, d’ailleurs !

- Objection : ni l’un ni l’autre n’avons gagné ou perdu. Seul l’amour est gagnant !
- Justement : alors, j’objecte à mon tour !
- Oui ?
- Ta chanson, là…
- Mais ce n’est pas ma chanson ! C’est presque davantage la tienne…
- Je t’en prie : laissons-là à son véritable auteur. Avec toutefois mes objections. Ôtons-lui le début et la fin, et ainsi…
- …Ainsi, elle n’a PLUS DE BOUTS ! Mais c’est magnifique !

- Oui, mais à une autre condition.

- Encore ?
- Quelle est donc cette «
morale qui parle pour eux, si nombreux » ?
- Tu as raison : c’est celle qui fait «
porter des chaînes ». Toi, tu as bien vu qu’ils les portaient !
- Eh oui. Quand nous descendrons, fais-moi penser à ne pas oublier la puissante cisaille de saint Augustin.
- Laquelle ?
- «
Aime et fais ce que tu veux ».
- Il te l’a prêtée ?
- Il me la DONNE !!! »

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