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lundi, 27 avril 2009

CHAPITRE 8 : Les anges ne jouent pas à saute-mouton

Le saut de l’ange
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Mais l’Esprit à fort à faire ! Lutter contre l’inertie du corps est œuvre de brise légère… mais de longue haleine. Être immergé dans les circonstances les plus éprouvantes possibles dans l’ordre de l’amour, n’est-ce pas au fond le propre de l’homme ? Le Fils n’en a-t-Il pas montré le suprême exemple ? Chaniel sourit : oui mais, le Fils, Lui, est unique ! Lui et ses pairs ne sont que des anges. Et chez les hommes en bas, ce n’est plus de l’immersion mais de la noyade organisée ! Oh certes, ce n’est pas à cela qu’il a répondu OUI ; mais c’est à cela qu’il va se trouver confronté en permanence. Dire OUI au sein du royaume, la chose est aisée : mais en bas ?
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S’il n’a pas ici d’accès au moment exact de la rencontre, Chaniel peut cependant en observer quelques éléments en amont : rencontres sporadiques où chacun se surprend déjà à suivre le tempo de l’autre. Notre ange soupire : qui veut faire l’homme fait la bête ! L’un se voile l’ange en lui ? L’autre aussi, à son grand désarroi. Redoutable piège que celui de l’incarnation : les deux anges se communiquent leurs ombres au même titre que leurs lumières. L’adversaire est déjà en place, sachant remarquablement décocher les flèches du doute : il ne sait pas qu’en jetant ses ténèbres, il participe malgré lui, et par contraste, à la confirmation d’une merveilleuse lumière commune. Mais nos deux anges, ils ne le savent pas non plus quand ils sont en bas ! Du moins, pas immédiatement : eux aussi, il leur faut composer avec le temps des hommes : se mettre en quête du nécessaire recul salvateur, lutter contre l’insidieuse tentation d’en appeler à quelque conseil chez l’un ou l’autre de leurs proches, susceptible de les éclairer sur la conduite à tenir… oubliant par là que les hommes ne savent rien des anges, ou si peu. Tous ne sont pas indignes de confiance, loin s’en faut, mais le conseil de l’homme ne vaut que pour l’homme : l’ange, lui, ne s’éclaire que par l’ange. N’est-ce pas à lui qu’il revient au contraire d’éclairer l’homme ? Telle est d’ailleurs la vocation de ces deux anges, et de tant d’autres disséminés avec eux de par le monde.
À l’issue de l’une de ces rencontres sporadiques, Chaniel s’étonne de lui-même. Certes, il n’aurait pas parié pour la VRAIE rencontre à ce moment et à ce lieu précis, les circonstances y étant peu favorables. Chacun ne pouvait s’attendre qu’à un croisement prévisible parmi les hommes, au milieu d’eux. Ce n’est pas en ce sens que s’étonne Chaniel : c’est par leur apparent détachement humain au moment précis de ce croisement, lui qui l’attendait avec une certaine fébrilité, mélange fragile de joie et de crainte. Comme il a plaint les hommes à cet instant, de ces instants où ils voudraient pouvoir éterniser leur présent, aussi fugace qu’une bulle de savon. Ils ont là des flashes qui sont pour eux comme de minuscules trous de serrures au travers desquels il leur est donné un faible aperçu du royaume. À leur mesure : pour ne pas les éblouir. Cet instant, Chaniel s’est plu à en retarder un peu la venue, allant d’abord de l’un à l’autre, chez ses demi-frères les hommes : gourmand, il se réserve l’ange pour son dessert. Il est là, tout près, tout prêt… à s’envoler ? Il voit bien que non : il l’attend
« Tu vois bien, tu vois bien… Comment peux-tu « voir bien » dans ta chair, en bas, mon doux Chaniel ? T’ai-je jamais dit que je t’attendais ? Je ne t’ai rien dit, oui !
- Parce que tu ne sais que dire… et d’ailleurs, moi non plus ! Tu ne sais que penser non plus : de toi, de moi, de nous : c’est tellement…
-…irréel, invraisemblable, et -ne le répète pas à saint Joseph !- « impossible ».
- Eh oui. Tu te demandes si tu ne surnages pas dans un de ces faux rêves si chers aux hommes. Tu n’oses pas porter ce vrai rêve, qui dépasse tant les leurs. Je ne m’en rends pas compte sur le moment, mais je t’allège de ce fardeau en le prenant sur moi. Merci du cadeau !… »

Il ne l’attend plus : c’en est assez de le faire attendre ! À l’heure du dessert, ils ne sont plus séparés que par un obstacle inopiné, froid et métallique : une barrière de chantier laissée là comme pour inviter à ne pas aller plus loin. Il eût été aisé de la contourner, mais Chaniel est devenu trop attentif aux signes visibles pour feindre de ne pas les voir. Il l’attendait peut-être…mais néanmoins en proie à une telle appréhension que cette barrière protectrice est pour lui la bienvenue. Chaniel s’approche cependant, aurait pu l’embrasser pour le saluer comme d’autres, juste avant lui. L’autre ange ne dit rien, ne se serait certes pas formalisé s’il en avait été ainsi… attend qu’il en soit ainsi !

« Mais je ne t’ai toujours RIEN dit, mon doux Chaniel !
- C’est vrai. Mais tu es tellement… tellement…
- Tellement quoi ?
- En pleins phares ! Heureusement que nous sommes en plein jour… »

Mais les feux de brouillard aussi sont allumés, ayant peine à percer cette purée de pois : ils ne se toucheront que des yeux. Qu’il paraît étrangement loin ce moment -pourtant si proche- où il rêvait de le prendre dans ses bras, de serrer son cœur tout contre le sien afin de n’en faire qu’un : il ne sait s’il doit s’en vouloir d’y surseoir, ou rendre grâce au ciel de ne pas en éprouver de plus lourds regrets ! Pour l’heure, ce sont en effet les regards interrogateurs de la chair qui se font face. Que sait l’autre ? Qu’a-t-il compris de ce qui lui arrive ? Accueille-t-il ce qui lui arrive, ou s’empresse-t-il de le chasser ? Les quelques mots échangés sont à l’avenant, d’une banalité si affligeante que Chaniel s’en veut presque d’être si « humain » : est-ce ainsi que l’ange se fait reconnaître à l’ange ? Certes pas ; et même si ce n’est ni ainsi ni ici, l’ange vient cependant d’hériter des inquiétudes de son alter ego : et si ce dernier « y croyait » encore moins ? À cette interrogation s’en mêlent d’autres. L’autre ange est un peu sur la défensive depuis que ses amis de la terre ont cru remarquer chez lui comme un récent éveil qu’ils ne lui connaissaient pas, l’agaçant parfois ouvertement sur la nature de cet éveil. Et si Chaniel était étranger à cet éveil ? C’est-à-dire… si la source avait été détournée par l’entremise de ceux d’en bas ? Pour peu qu’on leur permette de là-haut, les déchus savent faire. Comme il n’a toujours été rien dit au doux Chaniel, il doit s’attendre à tout : même à cela. Il le sait : cela fait partie du lot commun de l’humanité, et sans doute doit-il également expérimenter cette amertume de l’intérieur. Le Père n’épargne pas ses anges : son Fils a-t-Il été épargné par les hommes ? C’est pourquoi il ne dit rien non plus, en dépit de cette envie qui l’en tenaille : tout questionnement explicite à ce sujet ne contribuerait qu’à ajouter à la défensive de l’autre ange, trahirait quelque jalousie chez lui et fausserait cette trop brève rencontre même si elle n’est pas LA rencontre. Étant alors dans sa peau et non dans celle de l’autre, chacun ignore les luttes intérieures de l’autre. En ce monde, la transparence n’est plus innée, mais le fruit d’une recherche permanente. « Allons : fais confiance au Père. Il sait mieux que nous ce qui convient » Et dire que c’est lui qui lui affirmait cela avant de venir ici-bas ! Tout est tellement plus simple de là-haut…

Il faut bien les accueillir, tous ces questionnements. Mais la peste soit d’eux tant ils parasitent cette poignée de secondes -l’instant de la bulle de savon- ou deux regards plongent sans frein l’un dans l’autre, l’un cherchant l’ange dans l’autre, plus ou moins confusément au milieu de leurs inextricables et mutuels questionnements de la chair. Mais elles sont si précieuses, ces secondes… si premières au cœur de Chaniel ; si attendues. Au diable les parasites : il fait le plein de l’encre de ses yeux. Oui, il porte des chaînes. Très pratiques, ces chaînes : sans elles, comment parviendrait-il à remonter de pleins seaux puisés au fond de ces yeux-là ? De quoi marcher longtemps dans ses rêves. Marcher ? Courir… voler ! Mais il ne vole rien de ce regard et de ce cœur un brin effarouché, ne prétendant pas en posséder la clé. Il ne fait jamais qu’éponger l’encre azurée qui en déborde. Il ne lui a rien dit, oui ! Mais il ne lui a pas fermé les yeux non plus : alors, il a pris un peu de vert avec le bleu… Au moins auront-ils su que la veille au soir, chacun avait eu quelque difficulté à fermer les yeux, le sommeil tardant… à la mesure de rêves trop ardents pour le marchand de sable. Mais ce qui suit le point de suspension est précisément resté en suspension.

De là-haut, Chaniel s’imprègne de ces moments-là : à défaut d’en goûter tout le piment tant qu’il n’est pas incarné, au moins apprend-il ainsi qu’il est peut-être plus difficile à l’homme de se hisser à l’ange (sans faire la bête !) qu’à l’ange de se réduire à l’homme. Un autre que lui aurait sans doute renoncé à cet étrange voyage : ils sont toujours libres, les anges. Mais précisément s’est-il pris d’affection -et de compassion- pour ces êtres qui ne parlent jamais autant d’amour et de liberté qu’au cours de ces périodes de leur histoire, où ils les massacrent allègrement l’un comme l’autre…. et parfois l’un au nom de l’autre ! Mais cela ne vaut que lorsque les anges n’ont toujours RIEN dit.

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