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jeudi, 19 janvier 2012

Le lutin du bois au pays maudit

Fin au mardi 24 janvier 2012

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          Il était une fois un pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer. À ce qu’on raconte dans les veillées, cette mystérieuse contrée était fort peu urbanisée : le bâti se limitait à quelque vague chaumière isolée ayant profité de l’émergence d’une opportune clairière. En effet, d’une immense forêt et de ce pays bucolique, c’était tout un.

          S’y détachait cependant, de loin en loin, quelque sinistre citadelle imprenable [1, note 73] dont il se murmure -non sans trembler- que les huis ne s’ouvraient que dans un sens : celui de l’entrée. (Le dessert [2][3][4][5][6], lui, demeurait aux abonnés absents…) De mémoire de L-ane-au-fond-du-puits.jpglapins (car la population était essentiellement composée de gentils lapins [7][8][9] : ce qui explique pour une part la rareté des constructions, le sympathique animal privilégiant, comme chacun sait, le souterrain [10][11] au terrain à bâtir), personne n’a jamais vu quiconque en sortir. Aussi les esprits s’échauffaient-ils parfois au coin du feu, non point tant à cause de la chaleur que dégageait l’âtre mais parce qu’il faut bien convenir que les opinions étaient divisées (et les neurones durement sollicités, contraints alors de dépenser une énergie folle afin de se déplacer en de vastes espaces vides [12, AV note 89][13][14]…) : pour les uns, la faute en incombait à un architecte incompétent [15. note 55] qui s’était tant et si bien trompé [16] dans ses calculs qu’en dépit de l’habileté des maîtres maçons et autres menuisiers, l’œuvre finale ne pouvait être qu’interdite d’ouverture dans le sens de la sortie : la peste soit de ces funestes erreurs conceptuelles ! Si encore ils pouvaient les éradiquer [17, notes 123] : hélas, ils n’étaient que de pauvres petits lapins [18]
          Pour d’autres, plus hardis -si hardis que l’évocation de cette seule hypothèse les hérissait de picotements  et de frissons (c’est dire que la chaleur de l’âtre ne saurait être incriminée dans ces écarts de température…)- or donc, pour ceux-là, leur avis était que les issues des citadelles imprenables ne souffraient aucunement de la plus petite erreur conceptuelle : c’est en aval que devait se situer le nœud du problème. Et chaque fois que cette question était abordée, la tension montait, les respirations devenaient haletantes : presque oppressantes. Les enfants lapereaux étaient priés d’aller monter se coucher séance tenante. Dans les cheminées, le bois lui-même interrompait sa combustion. L’atmosphère se faisait lourde et menaçante. Parce qu’évidemment chacun savait quelle était la nature de l’hypothèse que s’apprêtaient à émettre les hardis lapins. Pour eux en effet, il ne faisait aucun doute… qu’ils n’étaient pas seuls dans ce pays lointain qu’aucune carte au monde n’était pourtant parvenue à situer. Quelqu’un leur voulait du mal : quelqu’un qui n’appartenait pas à leur espèce [19, note 4] ! Quelqu’un qui devait posséder un pouvoir assez puissant pour avoir lancé un si efficace… sortilège sur les portes des citadelles imprenables, que ce mauvais sort avait faculté [20] de fixer le nom et  de supprimer le verbe conjugué : couic ! Et chaque fois que l’hypothèse était lancée devant tout le monde, qu’un enfant lapereau avait désobéi [21,im.16(APR note 293)] et n’avait pas encore rejoint son lit à l’issue de l’ORDONNANCE [22, note 11][6] qui lui avait été signifiée, aussitôt il se couchait sur-le-champ [21,Mc(5)]. Non parce qu’il s’était enfin endormi, mais parce que le malheureux s’était évanoui. Car s’il est vrai que parfois la valeur n’attend pas le nombre des années, il en va tout autrement de certaines hardiesses de langage : celles-ci requérant d’avoir atteint un âge mûr afin de pouvoir les supporter…

          Nonobstant, qu’ils fussent jeunes lapereaux écervelés ou lapins âgés attendant la 3422670580.jpgsagesse à la gare la plus proche (insoutenable attente puisqu’une gare n’est ni une citadelle imprenable ni une chaumière… et pas davantage un terrier : dans un pays lointain au bâti si limité, tout au plus eût-on pu l’espérer sur le quai de quelque station de métro…), ce que tous ignoraient, c’est qu’ils n’étaient pas des lapins… du moins, pas d’origine : c’est par mutuelle émulation qu’ils le sont devenus. À cet instant crucial de notre récit, il nous faut sans doute préciser qu’en réalité, ce n’est nullement leur aspect fortifié qui rendait les mystérieuses citadelles si imprenables : au contraire étaient-elles régulièrement prises d’assaut avec un succès rarement démenti. On a pu voir ainsi fondre sur leurs remparts des dizaines de milliers [23, note 49] d’habitants du pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer. De fait, c’est sans difficulté particulière [24] que ceux-là investissaient les lieux. Mais tel est pris qui croyait prendre, naturellement… puisque si les portes s’ouvraient dans un sens, hélas elles ne s’ouvraient déjà point dans l’autre [25][26]. À cet instant encore plus crucial de notre récit, il nous faut à présent préciser que d’aucuns ont cependant trouvé la parade qui puisse les autoriser à ne pas finir leurs jours dans des endroits aussi sordides. Parade aussi vieille que le monde puisqu’ils ont discrètement creusé un terrier dans le sol de leur cellule. Et -plus discrètement encore- ils se sont évadés au nez et à la barbe de leurs gardes-chiourmes. Fuyant ventre à terre [27, notes 1 à 3][28, APR note 1], comment auraient-il pu soupçonner un instant que ces derniers, riant sous cape, n’avaient rien perdu de leur manège ? Les évadés ne soupçonnaient pas encore ce qu’ils avaient perdu en croyant recouvrer la liberté : rien de moins que leur identité. S’ils avaient été un peu moins préoccupés de rallonger la distance qui les séparait de leurs geôliers, ils eussent pu prendre un peu de recul : tenir pour suspecte cette étonnante aisance avec laquelle ils avaient creusé leurs galeries ; or, cette aisance devait moins à l’apparent laxisme des gardiens qu’à ce qui s’était rallongé chez eux, sur eux… au-dessus d’eux [29]. Ils eussent pu prendre un peu de recul ; mais peut-on encore en prendre à l’intérieur d’un endroit qu’un ancien sortilège a réputé interdit de marche arrière [25] ? Or, quel est-il donc ce sortilège que les plus hardis des lapins osaient parfois évoquer à demi-mot au cours des veillées, risquant -comme on l’a vu- de pâmer quelque impénitent lapereau ? C’est donc non sans trembler qu’il nous faut à présent remonter le cours de l’histoire… jusqu’au titre du conte lui-même : le lutin au bois maudit. Mais de grâce : tout d’abord, QUE LES ENFANTS SE COUCHENT avant qu’il ne leur arrive grand malheur [30] !  Et vite ! Car ce conte-là n’est pas pour eux…
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          D’une immense forêt et de ce pays bucolique qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer, c’était tout un : aussi y manquait-on de pain. L’éventuel combustible ne faisait guère défaut, lui : mais à quoi bon le plus efficient des fours à pain s’il n’a rien à faire cuire ? Car le pain se fait de farine, la farine de blé et le blé, semé puis moissonné sur de vastes étendues, riches de terre arable et pauvres de racines… d’arbres. Voilà donc la simple raison pour laquelle on y manquait de pain. Mais nul n’en souffrait alors excessivement, car il ne s’agissait pas là -pas encore- du produit d’une funeste malédiction : le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer avait alors d’autres ressources dont il regorgeait… et dont la source n’était nullement tarie à l’époque de nos pauvres petits lapins. Aussi, jusque dans la pire de leurs citadelles imprenables, le régime alimentaire -traditionnellement punitif- du pain et de l’eau n’avait point cours et ne signifiait rien à leurs yeux. De quoi les y  nourrissait-on, d’ailleurs ? Du "pain" local, précisément ! C’est-à-dire, de délicieuses galettes se déclinant en de multiples recettes que l’on se transmettait de génération en génération depuis la nuit des temps. Naturellement, les "assaillants" pris dans les citadelles imprenables, eux, devaient se satisfaire de la version la moins élaborée. Mais déjà, ils s’en léchaient les doigts (tout au moins tant qu’ils en avaient encore : après quoi, ce qui s’y substituait leur servait prioritairement à creuser plutôt qu’à se régaler…). Or, de quelle sorte de farine peut-on pétrir des galettes là où le sylvestre l’emporte sur l’agricole ? De champignons, tout simplement !

          Le champignon était -et demeurait- la spécificité de notre pays lointain qu’aucune carte no veneneux.jpgau monde n’était parvenue à situer. Si peu maudit en l’espèce que, contrairement à tout autre pays, là-bas il y poussait d’abondance toute l’année : il suffisait, pour ainsi dire, de se baisser pour les ramasser. Le phénomène ne s’est d’ailleurs nullement démenti en aval de la malédiction, laissant accroire qu’à celle-ci de mystérieuse limites avaient été imposées : de ce point de vue, la seule différence était qu’il n’était plus nécessaire de se baisser… D’un autre point de vue, le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer jouissait également d’un étonnant privilège : non seulement ses champignons proliféraient, mais tous étaient comestibles. On y manquait peut-être de pain, mais on y manquait aussi assurément de champignons vénéneux ! Ce qui, bien entendu, ne faisait non plus souffrir personne. Personne, vraiment ? Personne, sauf… (les enfants sont bien couchés ?) sauf cet étranger surgi une nuit de pleine lune d’on ne sait où : Philtrochu, l’horriiiiiiible lutin apportant avec lui une malédiction qui, elle non plus, ne s’étant jamais démentie, a depuis lors placé sens dessus-dessous [31][2][32][33][34][35] le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer ! Mais enfin, nous dira-t-on, pourquoi ne pas l’en avoir chassé avant qu’il n’y commette l’irréparable [36] ? La réponse est d’une simplicité enfantine (même s’ils sont couchés) : parce que lui non plus, personne n’est parvenu à le situer ! Qui eût pu soupçonner tant de puissance magique [37][38] au travers d’un gnome apparemment si inoffensif [39][40] ? Car Philtrochu était un peu sorcier [41] : pas assez pour mettre le pays à feu et à sang, pas suffisamment pour avoir compétence [15. note 55] à transformer les princes charmants en crapauds (sauf s’il s’agissait de faux princes charmants [42][43][44][45]), ni pour faire disparaître ces saletés de champignons… mais juste ce qu’il fallait pour transformer [46,im.1] les fameux sporophores [47] de manière à ce que les autochtones s’adaptent à lui… plutôt que lui n’aie à s’adapter à eux. Surtout, qui eût pu soupçonner un instant que le sinistre individu poussât le vice jusqu’à se fondre lui-même souvent dans des peaux de lapin [48] afin de mieux celer aux "vrais" léporidés (qui, en réalité, ne l’étaient pas vraiment) une profonde aversion personnelle à l’encontre du champignon, inversement mâtinée d’une perverse appétence pour la tendre chair du sympathique animal aux grandes oreilles ? (Ne parlons pas de cet aventurier rentré d’un voyage maritime qui, lui, affirmait l’avoir vu déguisé en champignon [49] ! Malheureusement [50, APR note 30], personne ne l’a cru…) Car, tous l’ignoraient (chez ceux qui en prenaient enfin conscience [19,1?][51,1?], il était hélas trop tard…), mais Philtrochu était un lapinophage [52][53][54][55][56][57][58][59][60][61][62][63][64][65][66][67][68] de la pire espèce ! Comment diable [69][70][71] a-t-il pu choir -et déchoir- aussi bas [6, APR note 110] ? C’est à présent ce qu’il nous faut examiner de plus près [11] : non sans appréhension, parce qu’il est ici nécessaire de remonter à sa prime enfance [72?]
          Mais auparavant, il convient de monter à pas de loup dans la chambre des enfants (sans les dévorer [73][74, notes 94,95?] : dans cette histoire, seul Philtrochu est le "méchant du film"[72,APR note 18][75, APR note 8]) afin d’aller vérifier in extremis qu’ils dorment à poings fermés [76][77]… voire qu’ils ne soient pas aux prises avec quelque éprouvant cauchemar [78][79][80][81] : effroyable [48][82][83], le réel qui est là, pour tous [50, AV note 41], ne l’est-il pas suffisamment ?

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          Tout petit déjà (ne nous méprenons pas : il s’agit bien ici de remonter à la tendre enfance, non de stigmatiser gratuitement un handicap de taille chez un lutin), Philtrochu a subi de plein fouet ce qu’une certaine science qui, bien que non exacte [84][14], dénomme très exactement un "traumatisme psychologique"©. Dans son pays d’origine, poussent également des champignons : mais ceux-là seulement à la saison idoine… et pas seulement comestibles. Fin cordon bleu, sa maman faisait sa fierté auprès du voisinage : question recette de tarte aux champignons, elle était absolument imbattable à des kilomètres à la ronde. À cette époque, le jeune Philtrochu était le premier à en raffoler… et bien sûr, le premier à en bénéficier. Ce qu’il ignorait, c’est que l’habileté culinaire de sa maman n’avait d’égale que son ignorance abyssale des champignons : non de leur préparation, mais de leur identification. Or, ce qui pourrait paraître anecdotique à des habitants du pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer pouvait ici porter à conséquences plus fâcheuses : en effet, nul n’a jamais entendu dire que la meilleure des préparations effaçait comme par enchantement la pire des identifications. Ainsi, contrairement à une souris qu’il serait peu crédible de confondre avec un éléphant, auprès du mycologue peu averti un champignon quelque peu malicieux n’aura pas grand peine à se confondre avec un modèle comestible… alors qu’un spécialiste mieux averti [85, APR note 194] l’eût immédiatement reconnu comme vénéneux. Jusqu’alors, sans doute maman Philtrochu était-elle née sous une bonne étoile : toujours est-il que jamais n’avait failli sa réputation de maîtresse es tartes aux champignons ; parce que jamais aucun malicieux ne s’était non plus invité à son fourneau. On l’aura deviné : le "traumatisme psychologique"© subi de plein fouet par le jeune Philtrochu fut la somatisation inversée d’une sévère intoxication alimentaire. Ici, seul un spécialiste averti l’aurait deviné : le garçon présentait alors d’étonnantes prédispositions à obéir à une indubitable vocation de lutin sorcier. Mais ce qu’aucun spécialiste n’eût pu deviner -à cause de son extrême rareté-, c’est le modèle de champignon ayant semé la désolation dans la maisonnée de Philtrochu… et quelque peu terni la réputation -jusque là au zénith- de la cuisinière. Même de nos jours, lequel d’entre eux pourrait se prévaloir d’avoir seulement entendu parler de l’amanite tue-raison ? C’est bien à tort qu’en dépit de leur commune hallucinogenèse [86] on pourrait la confondre avec l’amanite tue-mouches [87: car, à l’inverse, cette amanite-là les fait naître [88]. De plus, dans leur acception moins vernaculaire -c’est-à-dire plus scientifiquement exacte [84][14]-, la confusion de nos deux amanites se ferait inexcusable : quoi de commun, en effet, entre une vulgaire amanita muscaria et l’exquise mammamia maniacaparaschizaïdatripolaria [89] à volve inversée et arbre à hyphes en chapeau [90] ? Aussi, par souci de fluidité de notre récit à l’égard du lecteur, et pour éviter qu’il ne s’y perdisse comme on s’égare au fond du bois (ce qui est risqué car, à ce qu’il paraît, le loup y est parfois [91][92][93][94][95][15][96]…), nous le simplifierons en distinguant le funeste champignon par son seul préfixe savant [97][98] : la mammamia. De plus, cette légère familiarité constituera-t-elle avantageusement un hommage discret et consolateur à la responsable de ce désastre culinaire, qui en a sans doute grand besoin : tant il est vrai que nous avons toujours besoin de passer alliance avec des êtres qui, pour nous, ont la force [50, APR note 44] de nous consoler.
          Pourtant, à examiner la situation de plus près, maman Philtrochu ne semblait pas si abattue : or, il est peu vraisemblable qu’à une époque aussi reculée on ne sût déjà  plus pleurer [99][99bis]. Ce l’est du reste si peu -vraisemblable-, que nous sommes là au cœur de l’enfance de Philtrochu : nul besoin d’analyse ADN [100] (Analyse Du Nain) pour savoir que le sortilège qui, plus tard, affectera si profondément le pays lointain (qu’aucune carte au monde… mais simplifions également) n’était alors pas même en gestation… Tout au moins, il ne l’était pas tant que le gourmand Philtrochu ne s’était pas emparé avec avidité de la tarte encore chaude, hélas mâtinée de mammamia. Que le lecteur sujet à des "fragilités psychologiques"©[101][102, AV note 1] se rassure [103, note 3] : contrairement à la tue-mouches, la mammamia n’est jamais mortelle en soi. De même, et contrairement à ce que pourrait laisser suggérer son appellation savante dans son intégralité -en la rapprochant d’effets lointains et indirects, observés à très long terme -, il serait vain de s’attendre à observer la manifestation clinique de soubresauts [51,AV note 1] et autres convulsions à la suite de son ingestion accidentelle : la digestion de la mammamia ne réclame pas même la tentation de recourir à quelque élixir apaisant, afin de mieux en supporter les effets. Car si ces derniers s’avèrent fâcheux, ils demeurent insoupçonnables de l’extérieur. C’est bien pourquoi, hors son légitime souci d’alimenter le tartophage,  maman Philtrochu ne nourrissait aucune inclination "dépressive"©[104] : elle ne s’était aperçue de rien ! De l’intérieur, il en va bien entendu tout autrement : sinon, à quoi bon porter l’accent sur un champignon vénéneux s’il ne se différenciait pas du comestible ? De fait, la mammamia n’est-elle pas vulgairement dénommée amanite tue-raison ? Or, ce n’est pas seulement pour sa rareté que peu de spécialistes ont eu l’occasion d’entendre évoquer son nom : c’est aussi parce que nombre d’entre eux, par curiosité scientifique, ont voulu pousser plus avant leur spécialité : il fallait absolument qu’ils étayent la forme de leur conviction sur la vérification de ce qui leur a été décrit [50, AV note 30] comme tuant la raison. Or, comme il s’agit d’un champignon, que celui-ci est  plutôt appétissant, ne tue pas et n’est point réputé générer des désordres cliniques répréhensibles, comment ne pas être tenté de l’étudier de l’intérieur ? Tant et si bien qu’à l’issue de la vérification pratique de ce qui leur a été décrit comme tuant la raison, la forme de conviction… de leur entourage s’en trouvait sensiblement améliorée ; malheureusement [50, APR note 30], et en contrepartie, eux devenaient à vue d’œil de moins en moins spécialistes : de ce champignon-là comme des autres, comestibles ou non. Enfin, ils finissaient généralement par ne plus être spécialistes de quoi que ce fut : ce qui explique in fine, non seulement la rareté de la mammamia mais encore celle de ses spécialistes. Ceux qui ont subsisté -et grâce auxquels la connaissance est parvenue jusqu’à nous- cultivaient de manière innée une aversion commune : celle du champignon ; au fond, tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? Ce sur quoi on pourrait légitimement s’étonner : comment se vouloir spécialiste d’un sujet qui vous répugne ? Lorsque la question a été ouvertement posée au plus éminent d’entre eux, il a simplement répondu que ce n’était pas parce que le médecin légiste disséquait un cadavre qu’il entendait en tirer profit pour son dîner : au moins démontrait-il ainsi que les champignons n’étaient pas davantage à son menu…

          Or, il est amusant de constater chez le jeune Philtrochu une singulière différence du processus d’intoxication par la mammamia : à se demander, d’ailleurs, si le dit processus a bien eu lieu. Le plus éminent des spécialistes s’étant avéré assez aimable pour satisfaire la curiosité des uns et des autres, il va de soi que tous comptaient un peu sur lui pour résoudre cette mystérieuse énigme : oui ou non, Philtrochu était-il immunisé ? Selon lui -et selon le peu d’éléments dont il pouvait disposer-, c’est son jeune âge qui a dû sauver Philtrochu (entendons "sauver", par comparaison avec les autres cas rapportés d’ingestion de la mammamia.) ; ainsi que sa non-spécialité. Il lui semblait qu’il faille observer chez lui comme une inversion du phénomène d’intoxication : au lieu de déclencher les réactions foudroyantes connues, le champignon se serait assimilé dans un métabolisme en pleine croissance. Ses effets auraient alors subi comme une forme étrange de mutation, grandissant avec lui. En conséquence -et toujours selon le spécialiste-, il serait sans doute plus juste de parler d’une lente, subtile et irréversible contamination plutôt que d’une intoxication, aussi foudroyante que passagère : l’organisme du "beau temps" reprenant le dessus après la "pluie" de l’orage interne [105][106]. Ainsi, progressivement et sans que nul ne le soupçonnât, le schéma habituel s’est renversé : en lieu et place d’un spécialiste  le  devenant de moins en moins -jusqu’à ne plus l’être du tout-, l’amanite tue-raison aura paradoxalement -et subrepticement- permis à Philtrochu  de devenir de plus en plus spécialiste… jusqu’à l’être sur tout. Ce qui justifie, depuis lors, que la cause en amont (l’ingestion du champignon par le futur spécialiste-sur-toutl’autorise en aval à de multiples effets d’ingérences -de près ou de loin [107, APR note 82][108] -auprès de moins spécialistes que  lui : voire de non-spécialistes. (Éblouis [109] par tant de spécialité, ces derniers sont d’ailleurs souvent les premiers [110] à venir solliciter ses services…) Alors, face à l’admiration [111] que peut légitimement susciter l’acquisition de si prodigieuses facultés [20], est-il donc juste -voire scientifiquement exact [84][14]- d’avoir rangé la mammamia dans la classification des champignons vénéneux ? Précisément est-ce ici que l’on pouvait saisir le caractère dramatiquement toxique de notre funeste sporophore. En effet, qui donc -parmi les éventuels solliciteurs de services- était largement prioritaire auprès d’un spécialiste-sur-tout ? La réponse coule de source :  tous les ex-spécialistes qui, après ingestion expérimentale [112] de la mammamia, se sont tout à coup retrouvés aussi  "spécialistesque l’enfant venant de naître !… Las : de mémoire de spécialiste, de sorcier, de lutin ou de lapin, personne n’a jamais ensuite entendu parler d’eux. Plus tard, dans les milieux bien informés de ces veillées au coin du feu sises au pays lointain, un vieux lapin se risquait parfois à tenir un langage encore plus audacieux que celui qui nécessitait le coucher des enfants avec l’urgence que nous savons [113, note 15] : plus audacieux, parce que nul n’ignorait qu’à un tel discours, non seulement la combustion s’interrompait dans l’âtre… mais encore celui-ci se couvrait aussitôt d’une épaisse -et mystérieuse [114, note 59]- couche de glace [115][116][117][118][119][120][121][122][123][124][125, APR note 178].
           Voici ce que pouvait exprimer le vieux lapin qui, s’il avait été kangourou, eût sans douté été considéré par ses pairs comme n’ayant pas eu sa langue dans la poche : à ce qu’il paraît, quelque proche de l’un de ces ex-spécialistes d’autrefois aurait été directement supplier le spécialiste-sur-tout  d’intervenir personnellement  en faveur de l’intoxiqué, celui-ci étant devenu spécialiste-sur-rien : il était en effet assez logique que ce tiers formule lui-même cette demande [126][127], attendu que les troubles [128, APR note 55] -qui affectaient alors l’ex-spécialiste de sa connaissance- rendaient malheureusement [50, APR note 30] impossible le consentement [129] éclairé de celui-ci. Le lecteur aura déjà deviné l’issue de cet entretien : trop heureux d’être le spécialiste-sur-tout , ce dernier se sera bien gardé d’agréer à la demande de l’éploré : il l’aura renvoyé, tout penaud, dans ses foyers. Et voilà certainement [130] ce qui signe enfin le caractère vénéneux de la mammamia : conte suivant, SVP

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(Leconte, lui, l'a fait : ce qui était possible même hors conte de faits)


       Pas si vite : le lecteur, lui, est bien au chaud au coin du feu : celui-ci ne menace pas de s’éteindre ou de geler. D’autant que les lapins n’étant pas réputés savoir lire, il serait malséant de le suspecter d’être un lapin ! Mais de sa part, ne serait-il pas non moins malséant de tirer des conclusions hâtives à propos d’une situation remontant à si loin dans le temps que lui-même n’était pas seulement le produit d’un regard de concupiscence lancé par quelque aïeul de la dixième génération le précédant ? Remettons donc une bûche dans l’âtre, rasseyons-nous… et retournons discrètement à ce que narrait le vieux lapin. Comment ? Si les lapins ne savent pas lire, quel que soit leur âge il n’y a pas de raison qu’ils sachent parler ? (s’il est agréable au conteur de savoir ses lecteurs attentifs, il lui est plus désagréable qu’ils l’interrompent constamment : se prendraient-ils pour des spécialistes-sur-contes ? Quelqu’un aurait-il distribué inopinément un succédané de mammamia assez puissant pour que personne ne se souvienne plus que les contes autorisent un brin de fantaisie extérieure au regard de l’exactitude scientifique [84][14][50, AV note 41] du moment ?…) Par conséquent, qu’on le veuille ou non, voici les faits tels que rapportés par le vieux lapin. Il est confirmé [85, AV notes 162(<195), 202] que le spécialiste-sur-tout s’est bien gardé d’agréer à la demande de l’éploré. Mais (car il y a un mais) il est infirmé que l’éploré a été renvoyé, tout penaud, dans ses foyers. En effet, c’est tout infirme qu’il l’a été [21,Mc(5)] : juste ce qu’il fallait au spécialiste-sur-tout pour que son demandeur en oublie d’ailleurs d’être penaud. Parce qu’en réalité (celle qui est là pour tous [50, AV note 41] : nous sommes donc assurément dans le contexte d’un conte…), le spécialiste s’était si efficacement spécialisé qu’il avait trouvé une étrange [131] formule dont la seule prononciation à voix haute produisait sur l’auditeur des effets en tout point [19,1] comparables à ceux observés sur un néospécialiste-sur-rien ! Ceci alors que, d’une part (et c’est méritoire d’un strict point de vue scientifique), il n’était évidemment pas question à cette époque d’être soutenu dans ses recherches par un matériel technologique ultra-performant [100][14, note 173]. D’autre part, le non-spécialiste demandeur n’avait, quant à lui, absolument pas absorbé la moindre portion de mammamia !… Il fut néanmoins le premier à témoigner -à son corps défendant- qu’un grand sorcier était né. (Ne nous méprenons pas davantage : s’il est malséant de stigmatiser gratuitement un handicap de taille chez un lutin, il ne serait pas plus honnête de la minimiser -qu’en subsisterait-il alors ?- ; le "grand" sorcier l’était par son pouvoir [132]…)

       Philtrochu avait grandi (ne nous méprenons toujours pas : CONSTATONS et DISONS -sans ORDONNER, CONDAMNER ni SUCCOMBER [133, note 11]- que les années s’étaient écoulées…) : son aversion pour les champignons suivait le même chemin, devenant aussi prononcée qu’à l’inverse il les avait tant aimés, avant  bien sûr que la mammamia ne commençât à produire ses effets sur lui. De ceux-là, sa chute vertigineuse dans la lapinophagie ne fut certes pas le moindre : il y trouva même l’essentiel de sa raison de vivre. L’important pour lui, c’était de connaître et d’aimer ce qui lui était essentiel. Ce sans quoi il craignait de s’étioler ; ou ce sans quoi il n’allait pas, finalement, assumer de façon heureuse le dessein qui était le sien [50, APR note 30]. Or, il ne connaissait et n’aimait plus que le lapin : afin qu’il assume son dessein de façon heureuse, il lui fallait du lapin. Toujours plus de lapin. Non point afin de lui tenir compagnie : il était préférable de ne pas évoquer devant lui le cas d’un lapin qui  parle… ou qui sache lire : non seulement il l’eût interprété comme un témoignage en état comateux [50, AV note 41], mais le dit témoin se serait exposé là à subir de plein fouet sa formule magique. En effet, Philtrochu détestait cordialement les lapins : le sinistre dessein qui était le sien était de les éliminer de la surface de la terre… et de dessous naturellement : car il est aisé à un lapin de feindre d’être éliminé de la surface. CONDAMNATION et SUCCOMBATION du lapin, tel était le leitmotiv de Philtrochu. Comment 1573432013.jpg? Mais le lecteur sait lire, lui ! Une phrase souligne que Philtrochu n’aime plus que le lapin, et voilà qu’au détour de la phrase suivante le même voue une haine irrépressible au sympathique petit animal : la fantaisie du conte ne se déploierait-elle pas au détriment de sa cohérence interne ? Virerait-il ainsi à la fable ? Que nenni : le lecteur moins "agressif et véhément"[134, notes 58,59] aura bien compris qu’aux yeux du sorcier, il n’est de plus aimable lapin que lapin mort. Cuit et cuisiné [135], il assume de façon plus heureuse encore le dessein qui est celui du lapinophage. Mais pourquoi tant de haine ? (ou tant de faim, dans une version plus charnelle) se demande fort justement le lecteur se faisant également plus aimable, bien que lui-même reste cru (à condition toutefois de ne pas être à portée de la voix qui prononcerait la formule magique de Philtrochu). Parce que le lapin raffole des champignons, voilà pourquoi ! Or, non seulement Philtrochu était devenu allergique aux champignons, mais les effets à plus long terme de la mammamia l’ont inexorablement conduit à étendre sa phobie sur les plus grands amateurs de champignons ("grands" vaut ici pour la taille des oreilles [29][136]…) eux-mêmes. Tant et si bien qu’au fur et à mesure que l’affreux lutin grandissait, la population des lapins, elle, déclinait. Jusqu’au jour où ce qui devait arriver arriva…


Le lutin et le dhimmi [137, APR note 20]

[69,70][75][81][com.10]

Le Lutin, ayant chassé
Tout léporidé,
Se trouva fort dépourvu
Quand la crise fut venue
[138] :
Pas un seul petit morceau
De lapin ou de lapereau.
Il alla crier sa faim
Chez le Dhimmi son voisin,
Le priant de lui confier
Quelque chagrinant
[139] pour subsister
Jusqu'à la "médecine"
© nouvelle [140, notes 14 à 21][141].
"Je vous effraierai, lui dit-il
[142][143][144][145][146],
Au loup
[0, notes 91 à 96], foi de ni bien ni mal [147][17, notes 123],
Intérêt et protection de la marmaille
[148, AV note 64]. "
Le Dhimmi n'est pas docteur
[149] :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-il à ce tout petit docteur.
- Nuit et jour contre tout "revenant"
©[150][151][152]
Je le chassais, ne vous en plaise
[153, APR note 54].
- Vous chassiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien ! glissez maintenant.

Patin nain.jpg

       Et c’est ainsi que Philtrochu dut se résoudre à glisser vers des cieux plus cléments : comment survivre en un pays dépourvus de lapins ? Par une froide nuit d’hiver, on vit donc arriver un mystérieux lutin aux confins du pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer. Mais le premier mystère que dégageait le gnome n’était-il pas qu’il vînt s’établir dans une contrée ayant quasiment érigé le champignon comme son plat national ? Comment pourrait-il survivre en un nouveau pays qui surabondait du sujet de sa plus profonde détestation végétale ? Quant aux lapins, s’ils y existaient ici ou là, leur population demeurait cependant assez limitée. Car ici, il leur fallait partager ce dont eux raffolaient avec les habitants du pays lointain : on imagine sans peine que ceux-ci étant prioritaires -et pourvus d’estomacs moins modestes et plus exigeants-, le partage s’avérait inéquitable [154] : à eux la meilleure part! Les lapins n’étant pas de taille à lutter contre de tels concurrents, il va de soi qu’ils ne sauraient leur enlever cette part [155,Lc(2), APR note 47]. Cependant, Philtrochu n’avait pas parcouru tout ce chemin -affrontant monstres et bêtes féroces [156][157]- pour assister les bras croisés à la lente extinction des lapins d’ici ! C’est alors que le dessein qui était le sien commença à se dessiner : lui, l’invétéré lapinophage, il ne se ferait pas moins que… le Roi des lapins [158][159! Avant de ne faire qu’une bouchée de leur chair, il allait s’emparer de leur esprit  [160, notes 155 à 157]. Des lapins qu’il trouverait à sa disposition, il prendrait leurs fils, il les affecterait à ses chars [161][162] et à ses chevaux [163][164][165][166][167][168][169][170][171][172][173] (les vrais comme les faux [174][121][175][176][177]) et les ferait courir devant son char [178]. Il les utiliserait comme chefs de mille lapins [179] et comme chefs de cinquante [180] ; il les ferait labourer [181] et moissonner [182, note 1] à son profit, fabriquer ses armes de guerre [183][184][185][186][187][188] et ses attelages [187][188]. Il prendrait leurs filles [189][190][190bis][191][192][193][194][195][196][197] pour la préparation de ses parfums [198][199], pour sa cuisine [200][201][202][203][204] et pour sa bouled(r)oguerie [203][204]/[205][206][207][208]. Il prendrait leurs clairières, leurs vignes et leurs champignonnières les meilleures, pour les donner aux gentils lapins lui donnant raison [173]. Sur leurs cultures de trèfle et leurs vignes ils prélèverait la dîme, pour la donner à ses sinistres et aux gentils lapins lui donnant raison. Les meilleurs de ses serviteurs [209], de ses servantes, de ses bœufs [210] et de ses ânes (non sans une certaine tendresse à l’endroit de ces derniers [211][212][213][214][215], il est brai…), il les prendrait et les ferait travailler pour lui [216][217][218][219][220]. Il prélèverait neuf [221] dîmes et demi sur leurs troupeaux [222][223, APR note 57][224], et eux-mêmes deviendraient ses esclaves [225], ou bien fourniraient ses autoclaves [226][227, notes 31,32]. Alors, ils pousseraient des cris [228] pour se plaindre mollement du Roi qu’ils avaient voulu, mais alors qui les entendrait [21,2S(AV note 292)] ? Parce qu’il est bien entendu… que Philtrochu est arrivé dans le pays lointain avec sa fameuse formule magique : la n°1 [229][230]. Formule symbolique s’il en est, mais précisément : n’allait-elle pas s’accorder à merveille avec ce séduisant programme (entendons : séduisant pour le roi) qui, pour une part, n’est pas moins symbolique [50, AV note 4/2] ? D’autant qu’à mieux examiner la situation réelle qui était là, pour tous les lapins [50, AV note 41], il semblerait toutefois que celle-ci différât sensiblement de celle que le texte original nous décrit chez le peuple de cet autre pays lointain. Non seulement parce que celui-là, tout le monde parvenait à le situer sur une carte, mais aussi parce que chez les lapins, jamais n’avait été entendu : « Tant pis ! il nous faut un roi ! Nous voulons être, nous aussi, comme toutes les autres nations ; notre roi nous gouvernera, il marchera à notre tête et combattra avec nous [21,2S]. » À la vérité, ces braves bestioles n’avaient alors aucun besoin de passer alliance avec un être, qui, pour elles, avait une force [50, APR note 44] : bien qu’elles souffrissent assurément de devoir partager les champignons avec les habitants du pays lointain, elles n’étaient au fond pas si malheureuses, et se passaient fort bien de services royaux. De plus, le statut de roi tel qu’énoncé plus haut ne leur a nullement été imposé ainsi, brut de fonderie : lapins peut-être, mais pas complètement idiots ! (ou pas encore [231, APR note 251]…) C’est donc insidieusement à l’expérience que ce statut s’est malheureusement [50, APR note 30] imposé à eux, s’établissant si durablement qu’il s’est comme statufié [231][232] : à ce jour, il dure encore ! Il est vrai que le jour où Philtrochu s’est présenté à eux, il n’avait pas manqué de leur faire miroiter une paix royale sous son règne : sans doute est-ce cela qui a dû emporter leur assentiment, eux qui aiment si peu guerroyer. Naturellement, le postulant Roi leur avait quelque peu enjolivé son programme pacifique : ne s’étaient-ils pas délectés à l’avance de cette perspective qu’on leur avait fait entrevoir d’aller barboter dans une "piscine chauffée à température ambiante"[233] ?

Montage lapin sauté simple.jpg

       Comment eussent-ils pu deviner que des légumes partageraient leur bain ? Ils n’étaient que de pauvres petits lapins [18], non des spécialistes. Quant à se formaliser de "paix"© bradées -aussi faciles que factices-, obtenues par absence de combattant en amont [234]ou en aval (séparation [235], expulsion [236], "fantomisation"©[0, notes 150 à 152][11, APR note 76][154, notes 22,23], "hospitalisation"©[237, notes 51 à 56][238, note 40] et autres "protections"©[239, note 5][19,7][51,7][240, notes 25 à 31][241, notes 91 à 96] : l’arsenal royal est varié !…), inutile de préciser que de telles subtilités leur passaient largement par-dessus la tête ! Pourvu qu’ils ne manquassent point de champignons, ils assumaient en effet de façon heureuse le dessein qui était le leur [50, APR note 30].
       Il n’en demeure pas moins qu’échaudé par l’extinction de la gent lapine dans son propre pays, leur nouveau Roi ne voulait pas prendre le risque de s’étioler en renouvelant cette fâcheuse expérience au pays lointain : ce qui, inexorablement, l’eût conduit à se retrouver Roi sans sujets. Et plus inexorablement encore de vie à trépas, n’ayant plus rien à se mettre sous la dent. Certes, il lui restait les champignons qui, rappelons-le, poussaient en abondance, et dont on était assuré qu’aucun ne fût vénéneux. Mais était-il digne d’un lapinophage de substituer ainsi à son mets favori un aliment aussi vulgaire ? C’est qu’il devait beaucoup à la mammamia : à commencer par tout ce bagage  magique qu’il avait engrangé au cours de ses recherches et pérégrinations. C’eût été presque lui être infidèle que de songer à se commettre avec des consœurs inoffensives ! Or, c’est ici qu’intervint son idée de génie. De mauvais génie, mais de génie tout de même. Cette idée-là, que le lecteur la garde pour lui : car même le plus éminent des  spécialistes de la mammamia n’en a jamais eu vent.

Attendu que :
1°) les habitants du pays lointain étaient prioritaires en matière de consommation des champignons, qu’ils étaient pourvus d’estomacs moins modestes et plus exigeants que ceux des lapins
2°) les lapins n’étaient pas de taille à lutter contre de pareils concurrents
3°) en l’état, se livrer sans frein à la
lapinophagie menait tout droit à l’extinction de l’espèce,
1+2+3 = il fallait à tout prix que Philtrochu garde intact le début du 3°) tout en éliminant sa conclusion. Par conséquent, il devait simultanément… multiplier les lapins
[241]. Or, la lapinophagie incline plutôt à les diviser : voici qui est cornélien. À moins d’avoir recours à la magie : sur ce plan, le sorcier n’était pas venu sans bagage, comme on le sait. Grâce à elle, peu rancunier à l’encontre de sa disgrâce physique, le lutin était résolu à voir grand ! Ce qui, à son sens, entrait en cohérence avec son dessein qu’il assumait de façon heureuse à s’être fait Roi. Un Roi, c’est grand : sinon, c’est tout au plus un roitelet. (Notons en passant cet élément si exceptionnel chez lui qu’il en est presque suspect d’être magique, lui aussi : un souci de cohérence [84, APR note 9] !...)  Un Roi, c’est unique : sinon, c’est tout au plus une pâle copie. La place de Roi-Soleil ayant été sollicitée par avance, il aurait  eu mauvaise grâce à le coiffer au poteau [242]. Qu’à cela ne tienne : lui serait le Roi-Lune [243][244][245], rien de moins ! Ce qui, du reste, allait s’avérer  de nouveau en cohérence (!) (point trop n’en faut : sinon il finirait par se reconvertir aux champignons...) avec les mystérieuses activités magiques auxquelles il allait désormais se livrer les nuits de pleine lune. (Que le lecteur sagace ne s’empresse pas ici d’en tirer des conclusions hâtives : s’il avait cru deviner quelque tendance [246] lycanthropiqueMontage gros lapin rose.jpg[247][149] chez notre sorcier, il ferait là fausse route. Car si loup il devait y avoir, celui-là n’interviendrait que plus tard, de manière plus subtile et indirecte... et plus faux que nature.) Un Roi, c’est grand : donc, ses sujets devaient l’être également. (Tout va bien : les quelques sursauts de cohérence observés à l’instant étaient bien accidentels...) À la quantité, Philtrochu allait associer la qualité : cette fois, les lapins allaient être de taille à lutter contre la concurrence... jusqu’à parvenir à éliminer cette dernière. Non seulement couvait un royal projet de multiplication des lapins, mais aux petits d’origine allaient progressivement se substituer des GROS LAPINS ! À une époque aussi reculée -et par conséquent aussi rudimentaire-, comment procéder ? Parce qu’à l’évidence [248, APR note 70], aussi génial magicien fût-il notre Roi-Lune devait déclarer sa parfaite incompétence [15. note 55] en matière d’organismes génétiquement [100] modifiés !

            Bien : le plus éminent des spécialistes de la mammamia est-il couché, lui aussi ? Parfait : alors, voici comment se déroulait -et se déroule encore de nos jours- le processus de transformation [46,im.1] qui signe -et élucide quelque peu- le mystère de la malédiction du bois de notre pays lointain. S’il est admis que dans les contes, les lapins puissent parler -voire être en retard-, l’affaire se fait plus délicate au sujet des champignons : à moins que l’un d’entre eux fut un prince charmant ayant subi un mauvais sort, la crédibilité de leur art oratoire est communément plus discutable. Sur ce point, aussi comestibles fussent-ils, les champignons du pays lointain ne faisaient pas exception. Cependant, ils n’en pensaient pas moins ! (Le conte reprend ici ses prérogatives…) De fait, enracinés qu’ils étaient, aucun voyage ne pouvait les distraire de longues réflexions intérieures à propos de leur modeste condition de champignons. Eux non plus n’étaient pas si malheureux, ayant eu le temps de s’accommoder de l’écosystème qui les entourait : instinctivement, ils savaient qu’ils y participaient à leur façon. De manière plutôt positive, puisque eux-mêmes se savaient comestibles ! Simplement, la nature ne les avait point pourvus des organes prévus à l’expression intelligible de leur pensée. Et si parfois quelque question existentielle les tarabustait, c’étaient toujours un peu les mêmes qui leur revenaient aux spores : allaient-ils être croqués ? Si oui, par quel être vivant ? Homme, lapin, autre ? Seraient-ils crus, ou cuits ? Si non, allaient-ils être piétinés par quelque bête sauvage en furie ? Ou encore, allaient-ils achever paisiblement leur existence en flétrissant sur pied ? De plus, si les champignons ne savaient pas parler, ils ne savaient pas écrire non plus : question d’organe adéquat, ici encore ; sans même parler du matériel leur faisant défaut. Cependant -on ne sait comment : quelque promeneur ayant laissé échapper au vent des feuilles de son quotidien local, ou abandonné un livre entier ?-, ils n’en lisaient pas moins ! Ce que tout le monde ignorait, naturellement, puisque personne n’aurait seulement songé à leur offrir de la lecture [249]. Personne ne leur en offrant, personne ne les a jamais vus lire : conséquemment, tout le monde s’imagine que les champignons ne savent pas lire ; ce qui, convenons-en, est un peu injuste à leur égard.
            Sa magie aidant, le Roi-Lune était devenu un brillant [250] spécialiste-sur-tout. C’est dire que sa compétence à lire dans les pensées de tout être vivant [251] s’était affinée avec les années. Chez un âne [0, notes 211 à 215], par exemple, l’exercice n’est pas si mal aisé, ne requérant pas même l’apport de formules occultes et absconses : si on sait colorier [252], on devrait en faire le tour [176] sans difficulté particulière [24]. Il en va de même pour le singe [253][254] ou la poule [255][256][257][258][259][260][199][261], et ainsi de suite [262]. Enfin, malédiction du bois aidant, l’exercice s’avérera également enfantin auprès de l’animal censé être le plus évolué de tous, mais dont les mystérieux troubles qui l’assaillent perturbent tant les pensées qu’il est fortement conseillé de n’en point tenir compte : ainsi gagne-t-on un temps précieux à la lecture de pensées. Mais pourquoi autant d’ostracisme à l’égard du règne végétal ? Les fleurs ne sont-elles pas sensibles aux mots doux qui leur sont susurrés ? Elle le sont parfois infiniment plus que les hommes [263] ! À l’inverse, certains "coussins" ne savent-ils pas nourrir quelque perverse pensée, consécutive à leur vocation [264,im.4] ? Or, non seulement les champignons du pays lointain ne sauraient être en retrait de ces considérations, mais en plus ils savaient lire ! Et c’est bien là que réside le point crucial qu’on ignore jusque chez les plus éminents des spécialistes de la mammamia : Philtruche, lui aussi, le savait

 

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Le sachant, c’est ainsi qu’il a pu mettre en œuvre son plan machiavélique, insoupçonnable du commun des mortels. Chaque nuit de pleine lune, se couvrant d’une large cape noire afin de n’être pas repéré, le royal lutin s’enfonçait dans le bois, atteignait quelque clairière tapissée des fameux champignons. Puis, tout doucement afin de ne pas les réveiller (car ils dorment aussi, les champignons !), il se dirigeait à pas feutrés vers celui qui lui paraissait le plus au centre. Ensuite, il extrayait discrètement un fin stylet de sa besace et gravait sa formule magique n°1 aux quatre points cardinaux, à même le chapeau du champignon choisi. Ainsi, de tous ceux qui entouraient alors celui-là, à aucun ne pouvait            échapper la lecture qui lui était offerte au petit matin ; au nord, au sud, à l’ouest et à l’est, "l’heureux élu" était marqué par quatre fois de cet étrange sigle : 591099093.jpg !!! Déjà les chouettes cessaient de hululer, les loups de hurler au clair de lune, la mère Michel de chercher son chat. Avant même que ne montent les premières gouttes de rosée, une clairière venait d’être frappée en son cœur de la funeste malédiction de l’affreux lutin. Après quoi, s’en suivirent des réactions apocalyptiques en chaîne, que l’auteur du forfait avait dû froidement calculer : l’aube venue, la clairière fut saisie d’un indicible bruissement. Car si les champignons ne parlent pas, ils savent  ô combien communiquer entre eux [265] ! Nul ne sait par quel mode ils se transmettent leurs pensées, mais le fait est qu’ils se les transmettaient avec une redoutable efficacité. Redoutable pour le champignon marqué aux quatre points. Redoutable pour ses voisins immédiats : enracinés et démunis de jambes pour filer à l’anglaise, comment auraient-ils pu fuir [27, notes 1 à 5] ? À défaut, ceux-là étaient évidemment les premiers à sonner le tocsin [19, note 67] des champignons : audible d’eux seuls. C’est dire que la nouvelle se répandait [266][267] dans la clairière comme une traînée de poudre. Le champignon marqué, quant à lui, avait beau protester de sa bonne foi, souligner que le coin de terre qui l’accueillait n’était pas moins malsain que ceux de ses voisins, qu’il n’avait pas même cultivé de mauvaises pensées (ce qui était forcer le trait de sa part, car un champignon peut-il seulement nourrir de mauvaises pensées s’il est comestible ?…), rien n’y faisait : il ne pouvait pas nier ses quatre stigmates [268, notes 3,4][269, notes 17,18][270]. Maudit il était, maudit il resterait : à jamais [25]. Mais ceci n’était encore que la première réaction, externe et immédiate. Il s’en fallait de l’espace d’à peine quelques minutes pour que s’en suive la deuxième réaction, interne, plus grave s’il est possible, bouleversante au pays lointain si réputé pour ses exceptionnels champignons comestibles : cette réaction-là laissait si intact leur aspect originel que le plus fin des spécialistes s’y serait laissé prendre… et ne manquait pas, du reste, de s’y laisser prendre. La clairière entière se voyait tout à coup tapissée d’appétissants sporophores dont le métabolisme interne s’était si profondément transformé qu’il avait alors acquis les propriétés les plus virulentes de… la mammamia elle-même. Le comble est qu’à cette contagion, un seul avait résisté, le dernier à demeurer comestible : le champignon marqué lui-même !

Montage Alice2 RL.jpg


           
Enfin, troisième réaction : celle observée chez les premiers arrivants sur place -hommes ou bêtes-, traditionnels amateurs de champignons. Côté bêtes, on n’avait pas grand chose à perdre : les effets étaient donc difficilement perceptibles. Côté hommes en revanche, la désolation était immense… quoique les intéressés eux-mêmes n’y prêtassent guère attention [19,7?]. Chez ceux-ci, leur aspect extérieur subissait des modifications plus perceptibles que suer les champignons : abandonnant la station debout, ils se mettaient à quatre pattes… quoique une certaine verticalité semblait vouloir compenser cet abaissement inattendu par un rallongement -non moins inattendu- des organes externes de l’audition [29]. On en a même aperçu qui rampaient [28, APR note 1] ! D’autres -qui trouvaient apparemment la surface du sol trop haute à leurs yeux- creusaient avec frénésie afin de se frayer quelque galerie [10][11] au sein de laquelle ils aspiraient à se sentir plus en sécurité [271, AV note 26][272, note 16][240, note 31]. D’autres encore, plus hardis, coururent au palais du Roi (bien qu’ils n’eussent pas spécialement de rendez-vous) afin de lui proposer leurs services : à ce qu’il paraissait, sa Majesté avait besoin de main d’œuvre [219] -toujours plus de main d’œuvre- en vue de tapisser le royaume, non point de champignons, mais de ce qu’il vantait auprès de ses sujets comme étant des "centres de vacances et de repos"[273][274, APR note 100] de sa conception. Grâce à ces enthousiastes -convaincus d’être à l’avant-garde du Club Med’[275][17, note 238]-, c’est ainsi que le pays lointain se couvrit en un temps record de ses sinistres citadelles imprenables [0, APR note 1] que l’on déplore encore aujourd’hui.
591099093.jpg serait-il le dernier cri-qui-tue à la mode ? Ce n’est pas impossible, même s’il a fait des petits [276, APR note 30] depuis lors. Reconnaissons néanmoins que sur un plan purement pratique, Philtrochu avait accompli des prodiges à peu de frais. Ajoutons-lui celui d’être parvenu à obtenir une certaine unité que beaucoup pourraient lui envier [46] à juste titre. En effet, qu’ils fussent innés ou qu’ils fussent acquis, qu’ils fussent GROS ou qu’ils fussent petits, qu’ils fussent blancs ou qu’ils fussent noirs, qu’ils fussent ras ou qu’ils fussent angora, tous les sujets de sa Majesté se rangeaient d’un seul lapin derrière sa bannière [51]. Et c’est ainsi que le sorcier assuma son dessein de façon heureuse, et il eut beaucoup de petits lapins.

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