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mercredi, 23 juillet 2008

Au NOM du PÈRE

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_____L’étonnement face au nom nouveau [1] peut générer une toute autre attitude que la bienveillance quand il s’inscrit dans un contexte étranger à la notion de grâce : on peut assister à une véritable levée de boucliers devant un nom qui semble perturber un ordre tenu pour immuable. « Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! »… et il n’est pas question d’accueillir dans la famille quelqu’un qui porte ce nom-là : ce déni de nom porte en germe le déni de la paternité elle-même.[2, p.7-8] Sans nom, l’homme est sans identité : en recherche de paternité parce qu’il a besoin de se situer en se différenciant. « Personne dans ta famille ne porte ce nom-là ! »… et on te substitue un nom qu’on porte déjà : c’est un nom qui n’est pas différent, et qui n’a pas réellement été avalisé par le père. Par conséquent, on va te faire répondre d’un faux nom : l'enfant ne parvient plus à grandir et son esprit s’affaiblit. Il devient mûr pour accueillir tout ce qui peut lui évoquer de la paternité : la nature a horreur du vide. Nommeur, l’homme aime à se rassurer par de multiples strates d’identification, y comprises sur lui-même. À son identité d’état-civil –suffisante en soi pour le distinguer de l’autre-, il aspire à y ajouter une identité de groupe : il n’est pas bon que l’homme soit seul. Ici, il procède à l’inverse de son individualité : il se situe par la ressemblance. Ces deux modes d’identification s’opposant formellement, toute la difficulté est naturellement de rechercher en permanence le juste équilibre entre les deux. Or, cet équilibre ne se trouve que par une identification préalable qui réponde à un vrai nom : celui du père.

_____Le père est en quelque sorte l’aiguille de la balance. Sans cette aiguille, la balance est déséquilibrée et ses deux plateaux oscillent entre la ressemblance et la différence : l’équilibre n’est produit que lorsque l’aiguille est verticale. Le père éduque, c’est-à-dire indique la direction de bas en haut. Le plateau de la ressemblance évoque celle du fils avec le père, celui de la différence l’unicité du fils par rapport au père. Ce dernier n’est sur aucun des deux plateaux, mais sa présence verticale rassure en assurant leur horizontalité. À partir de cet équilibre, le fils peut grandir et son esprit se fortifier. Grandir, c’est bien entendu ajouter des poids sur chacun des plateaux en apprenant à ne pas surcharger l’un par rapport à l’autre : ce souci permanent de l’équilibre est du ressort de la conscience morale que fait naître le père afin d’accroître sa différence avec le fils. En effet, le monde de celui-ci s’élargit quand il grandit, ses nouvelles connaissances l’impliquant de plus en plus dans de nouvelles identifications de groupe, donc de ressemblance. À ces nouvelles identifications s’attachent de nouveaux noms, de groupes comme de personnes. Ces nouveaux noms peuvent coïncider avec ceux du père comme ils peuvent s’en différencier : en s’accroissant, la conscience morale se différencie également de celle du père tout en s’attachant à en préserver la ressemblance… sans laquelle la différence deviendrait conflictuelle, créant un déséquilibre de la balance.
_____Il est devenu un truisme d’affirmer qu’une société sans pères est une société sans repères. À l’extrémité de cette logique, il conviendrait d’y voir une société sans noms. Or, c’est exactement l’inverse qui se produit ! L’individualisme est moins le fruit d’une société sans pères que celui d’un excès de pères : plus exactement d’une quantité pharamineuse de faux pères dont la masse ombrageuse porte préjudice à la lumière des vrais pères. Le nom est rassurant : personnel, il identifie son porteur qui est lui-même et nul autre, et lui permet justement de se situer par rapport aux autres dans l’espace et dans le temps. [1] La tentation est alors grande de le multiplier : plus on identifie et plus on se rassure sur ce qui nous entoure. Mais l’excès de faux pères est le résultat direct de l’excès de noms : à trop nommer, on alourdit considérablement le plateau de la différence en atomisant les ressemblances. Le vrai père s’efface, et la conscience morale s’estompe. Afin de rechercher l’équilibre perdu, on va alors charger le plateau de la ressemblance en allégeant celui de la différence : on obtient ainsi une vraie différence qui se positionne comme une fausse ressemblance. La place est mûre pour les faux pères…

_____L’identification est le passage obligé de la détermination : le fils se détermine par rapport au père, indépendamment des liens affectifs qui peuvent d’ailleurs ne pas exister. Inversement, le père ne se détermine pas par rapport au fils, puisqu’il est son déterminant. C’est pourquoi le père inconnu laisse un vide qui peut être dramatique quand il n’est pas au moins comblé par un nom. Cette absence d’identité se polarise sur une unique détermination : la quête du père. Quête fragile s’il en est, parce qu’elle rend particulièrement vulnérable à l’imposture. En effet, si le vrai père ne se détermine pas par le fils, il n’en va pas de même pour le faux père : celui-ci tire au contraire sa légitimité du fils. À cet égard, on le distingue précisément à ce que lui a besoin de liens affectifs pour établir sa légitimité. Ces liens peuvent être positifs ou négatifs, mais leur absence déterminerait un échec de l’identification conduisant à dévoiler l’imposture.
_____En soi, la "médecine de l’âme" est radicalement incompétente à traiter d’une réalité qui dépasse infiniment toute médecine. Elle a donc contourné cette insurmontable difficulté en s’introduisant par effraction sur un terrain parallèle à celui de la raison : l’affectif. Cette notion est déjà présente en matière de médecine traditionnelle, mais reste contenue par une raison qui possède des moyens de vérification assez fiables pour qu’un diagnostic s’établisse sur l’équilibre entre la différence patente entre un état sain et un autre pathologique, et la ressemblance avec un cas similaire dont la "jurisprudence" médicale est assez précise dans le cadre de l’identification comme dans celui des traitements possibles. En ce sens, le médecin est un "père" parce qu’il donne un nom à la maladie. Ne se déterminant pas par rapport au "fils" –le patient-, ce nom est donc bien attribué à la maladie et non pas au malade : un médecin traditionnel qui franchit ces limites est un mauvais médecin qui présente les caractéristiques du charlatan, cherchant à compenser un manque d’assurance diagnostique par une surenchère affective afin de gagner l’adhésion de son patient.

_____Les grands font sentir leur pouvoir [3]. Vrai ou faux, parce qu’il est plus grand que lui, le père a un pouvoir sur le fils : vrai, il en use ; faux, il en abuse. Cet abus commence précisément quand l’identification affective prend le pas sur l’identification réelle, un état ponctuel –supputé ou existant- sur le nom réel. En ce sens, la lutte contre les discriminations sociales à l’encontre du handicap trouve sa justification dans le souci de distinguer le "fils" au-delà de ce qui le défigure intérieurement (pathologie acquise ou innée) et extérieurement (appareillages prothétiques compensatoires). Le "fils" lui-même participe de cette lutte, dans la mesure où il reste attaché à son identité qui transcende sa condition : accepter cette dernière, c’est déjà lui poser des limites en accordant au nom un pouvoir plus grand que ce qu’il désigne. Un vase ébréché reste un vase, non le support d’une brèche ! Inversement, refuser une condition réellement handicapante peut mener à aggraver le handicap : user d’un vase ébréché comme s’il ne l’était pas peut le fragiliser davantage jusqu’à le rendre impropre à tout usage. L’imposture offre ici peu de prise, tant on ne saurait feindre une jambe cassée, un chromosome en trop, un virus clairement identifié comme tel… ou l’horrible brèche du vase. Par conséquent, le refus de cette condition légitime l’intervention extérieur du "père" dont le pouvoir s’exerce dans l’amour, soit le désir de la croissance du "fils" en s’opposant à ce qui lui fait obstacle, voire à ce qui peut générer la régression. Au fond, il y va aussi de la pérennité du nom qu’il a transmis : nom qui transcende –rappelons-le- tout accident de la vie.

_____La "médecine de l’âme" opère un renversement total de cette perspective. Son pouvoir ne tient que par son conformisme au modèle décrit ci-dessus. En dépit de ses efforts pour distinguer [4] le "fils" de ce qui le défigure, la confusion reste de mise parce que ses modes identificatoires ne se fondent que sur de l’affectif. S’il y a souffrance chez le "fils", c’est la souffrance morale d’un excès affectif qui étouffe son identité réelle, non une "pathologie" d’ordre mental qui ne contribuera qu’à brouiller davantage les repères de cette identité. Le nom de cette "pathologie" va précisément se substituer à son vrai nom, invalidant artificiellement un faux malade sur un faux nom. Ici, le refus de cette condition devient légitime -et vital- chez le "fils" et non plus sur le "père". Le fils a ici le droit –et le devoir- de ne pas se déterminer par rapport au père, quitte à prendre du recul sur des liens affectifs existants qui ne sont d’ailleurs pas indifférents à une situation qui nuit à sa croissance comme à celle de ceux qui y participent. La structuration [5] en aval d’infrastructures à la source polluée par de fausses paternités relationnelles ne contribue en rien à rendre vrai ce qui est faux : c’est au contraire un nouveau faux nom [6, APR note 24] qui s’installe, destiné à fédérer par son déterminisme une multitude de faux pères qui se voient officiellement reconnus comme "vrais" en ayant gravement compromis la croissance du "fils" !
_____Le souci permanent de l’équilibre -du ressort de la conscience morale que fait naître le père afin d’accroître sa différence avec le fils- devient ici hors de propos puisqu’on ne saurait faire naître chez autrui ce qu’on fait mourir chez soi. La balance est non seulement faussée, mais sérieusement ébréchée. L’étonnement face au nom nouveau fait place à la trahison : ici non plus, il n’est pas question d’accueillir dans la famille quelqu’un qui porte ce nom-là.