Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dimanche, 10 août 2008

S.O.S. Fantôme II

sos_fantomes2.jpg

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 14,22-33.
Aussitôt Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l'autre rive, pendant qu'il renverrait les foules. Quand il les eut renvoyées, il se rendit dans la montagne, à l'écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire. Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils disaient : « C'est un fantôme », et la peur leur fit pousser des cris. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! c'est moi ; n'ayez pas peur ! » Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c'est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur l'eau. » Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant qu'il y avait du vent, il eut peur ; et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! »

_____Et alors ? Pourquoi le cinéma se réserverait-il l’exclusivité des suites ou des remakes ? [1] Bien sûr, il convient de ne pas avoir peur des fantômes : au même titre que les serpents de mer [2], ne nourrissent-ils pas une certaine imagerie populaire ? Il est vrai que les disciples ont des excuses : s’ils sont un peu familiers des Écritures, ils savent que reconnaître le Seigneur par un tel vent le rend contraire… à ce qu’en a aperçu le prophète Élie :

Premier livre des Rois 19,9.11-13.
Là, il entra dans une caverne et y passa la nuit. La parole du Seigneur lui fut adressée : « Sors dans la montagne et tiens-toi devant le Seigneur, car il va passer. » À l'approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu'il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n'était pas dans l'ouragan ; et après l'ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre ; et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n'était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d'une brise légère. Aussitôt qu'il l'entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne. Alors il entendit une voix qui disait : « Que fais-tu là, Élie ? »

_____Élie, lui aussi, fut exposé à des éléments si déchaînés qu’ils auraient pu susciter quelque frayeur bien compréhensible chez lui. Un ouragan si fort et si violent qu'il fend les montagnes et brise les rochers, un tremblement de terre, un feu : tout ceci peut légitimement paraître comme aussi impressionnant qu’un fantôme ! Contrairement aux disciples, Élie se trouve sur la terre ferme, en altitude puisqu’il passe la nuit dans une caverne vraisemblablement creusée à flanc de montagne. La montagne : lieu par excellence des Épiphanies du Seigneur ! [3][3bis] Pour Élie, elle n’était pas une surprise puisqu’il est venu précisément en ce lieu pour rencontrer le Seigneur. « Sors dans la montagne et tiens-toi devant le Seigneur, car il va passer. » Quand on se trouve sur un quai de métro, personne ne pousse de cris quand arrive la rame : attendre quelque chose –ou quelqu’un- atténue la peur. À l’inverse de ceux qui étaient dans la barque, c’est quand le temps s’apaise qu’Élie se montre paradoxalement le plus impressionné : le murmure d'une brise légère ! Ce n’est qu’à ce moment qu’il se couvrit le visage avec son manteau… aussitôt qu'il l'entendit. C’est dire qu’il a reconnu le Seigneur là où on ne L’attendait pas vraiment : dans une petite brise de rien du tout, celle d’un murmure. Comme Jésus domine les éléments en furie en marchant sur la mer, le Seigneur domine ouragan, tremblement de terre, feu par l’apaisement d’une brise légère. Si ce filet d’air parlait, il aurait dit : « Confiance ! c'est moi ; n'ayez pas peur ! » Ce que manifeste d’ailleurs Élie : ayant reconnu aussitôt le Seigneur, il n’a pas le temps d’en avoir peur mais exprime une crainte respectueuse. La crainte est un don de l’Esprit, non la peur. Se couvrir le visage avec son manteau, sortir pour aller à la rencontre du Seigneur quand on L’a instantanément reconnu, c’est bien sortir de soi : ne pas confondre avec l’attitude pusillanime du « PVA » qui, s’il L’a aussi reconnu, n’est pas sorti de lui-même puisqu’il cherche à Le capter [4, AV note 3] pour se rassurer après quelques frissons de peur.

tournevis_____Le « PVA » ? Lui voit des fantômes de vice partout. Il tourne et tourne encore autour : un vrai tourne-vice. Ce n’est plus du fantôme mais du Facom® !… Lui aussi, la peur lui fait pousser des cris. Si le Seigneur n'est pas dans le tremblement de terre, Il n’est pas davantage dans les tremblements de peur. Peu chaut au disciple de la "santé mentale" : celle-ci se délecte de ses tremblements, de ses ouragans, de ses feux. Tout murmure d'une brise légère est aussitôt suspect aux yeux de verre de la "santé mentale" : exécrant le silence "sanitaire", elle prévoit la pluie après le beau temps. [5] Ce en quoi elle n’a pas tout à fait tort… mais dans ce cas, faisons sauter la planète puisque nous sommes mortels. Pour le "gentil docteur", le murmure d'une brise légère lui suffit. Il se frotte le menton d’un air compassé, puis sa lampe magique [6] : en sort un étrange génie à qui l’on doit exaucer trois souhaits. Premier souhait : il désire voir un escroc de près. Exaucé. Second souhait : il désire voir quelqu’un qui soigne en tuant. Ce génie joue de chance : de nouveau exaucé. Troisième souhait : il désirerait voir un médecin. Un gage pour lui : ce souhait est irréalisable. C’est donc à lui d’exaucer un souhait chez le "gentil docteur". Celui-ci saisit alors la balle au bond : il veut être plus "puissant" que le Seigneur. (Chez lui, être plus "puissant" que le Seigneur,[7, note 17] c’est pouvoir déclencher à volonté des ouragans, des tremblements de terre et des feux. Quel dommage : ne disposant que d’un seul souhait, il aurait pu en profiter pour demander un peu d’intelligence…) Accordé ! Il lui suffira d’un verre d’eau pour déclencher des tempêtes. Dès lors, abracadabra : le murmure d'une brise légère est transformé en vent contraire. On ne se félicitera jamais assez des "progrès" de la "médecine"… Lui aussi va alors marcher sur la mer. En réalité, il marche sur la flaque d’eau répandue par le verre renversé (c’est un spécialiste du renversement…), mais ses disciples sont si bouleversés par son « Méfiance ! c'est lui ; ayez peur ! » -étayé par un verbiage pseudo-"scientifique" si fort et si violent qu’il y a un tremblement de peur, et que le Docteur est dans le tremblement de peur. Et après ce tremblement de peur, un feu nourri d’insultation [6], et le Docteur est encore dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d'une brise légère : brrrrrrr ! Aussitôt qu'il l'entendit, le disciple se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et soutint la baliverne du Docteur auprès des proches d’un nouveau "malade" détecté à distance. Vraiment, le Docteur est devenu plus "puissant" que le Seigneur : génial... Au fond, le Docteur a sans doute eu raison de ne pas gaspiller son unique souhait en demandant l’intelligence au génie. Ce dernier aussi est "puissant", mais il ne faut pas non plus lui demander de transformer un cafard [8] en éléphant : ce serait vache [9]loup2.jpg

_____Mais, voyant qu'il y avait du vent autour de lui, le nouveau "malade" fit peur ; et, comme il commençait à enfoncer le clou de sa lassitude face à de tels monceaux de stupidité, il cria : « Docteur, sauve-toi ! » Aussitôt il étendit son poing, le saisit et lui dit : « Homme de peu de crédibilité, pourquoi as-tu grogné ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. (Il suffisait juste d’une épingle dans la baudruche…) Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es guéri ! » Et lui de leur répondre : « Vraiment, vous avez des fils de marionnettes ! »
podcast

marionnette.JPG

lundi, 24 mars 2008

Un gars lit les Huns 2… Le retour

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,8-15.
Vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s'approchèrent et, lui saisissant les pieds, elles se prosternèrent devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu'ils doivent se rendre en Galilée : c'est là qu'ils me verront. »
Tandis qu'elles étaient en chemin, quelques-uns des hommes chargés de garder le tombeau allèrent en ville annoncer aux chefs des prêtres tout ce qui s'était passé. Ceux-ci, après s'être réunis avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une forte somme en leur disant : «Voilà ce que vous raconterez : 'Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions.' Et si tout cela vient aux oreilles du gouverneur, nous lui expliquerons la chose, et nous vous éviterons tout ennui.»
Les soldats prirent l'argent et suivirent la leçon. Et cette explication s'est propagée chez les Juifs jusqu'à ce jour.
 
    Ce Texte fait suite non à celui d’hier, mais à celui qui a été lu pendant la veillée pascale (Mt 28, 1-10) : Après le sabbat, à l'heure où commençait le premier jour de la semaine, Marie Madeleine et l'autre Marie vinrent faire leur visite au tombeau de Jésus. Et voilà qu'il y eut un grand tremblement de terre ; l'ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s'assit dessus. Il avait l'aspect de l'éclair et son vêtement était blanc comme la neige. Les gardes, dans la crainte qu'ils éprouvèrent, furent bouleversés, et devinrent comme morts. Or l'ange, s'adressant aux femmes, leur dit : « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n'est pas ici, car il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez voir l'endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : 'Il est ressuscité d'entre les morts ; il vous précède en Galilée : là, vous le verrez !' Voilà ce que j'avais à vous dire. » […] Le dernier paragraphe est le premier de l’Évangile de ce jour. De nouveau, Matthieu se distingue de Jean en apportant un regard différent de celui que Jésus aimait. Cette différence est moins celle d’un metteur en scène que de la même scène interprétée selon des modalités adoptant les nuances et sensibilités d’auteurs qui privilégient certains détails selon ce qu’ils ont été amenés à en retenir. Une certaine critique a voulu déceler des contradictions entre les quatre Évangélistes, là où il n’y a pourtant que des complémentarités de perception des mêmes événements. C’est que Jean est celui qui est tout contre le cœur de Jésus : lui privilégie une certaine intériorité. Jean est l’aigle de l’altitude, éloigné des bruits du monde afin de mieux en apercevoir les silences. Matthieu est lui aussi pourvu d’ailes symboliques, mais notre ancien collecteur d’impôts a besoin de s’appuyer sur des faits plus tangibles, extérieurs et parfois spectaculaires : un grand tremblement de terre, l'ange du Seigneur qui descendit du ciel, à l'aspect de l'éclair dénotent singulièrement du récit de saint Jean qui place ses priorités dans les profondeurs du silence de ce qui est moins spectaculaire.
    Ainsi, hier Jean portait l’accent sur Marie Madeleine seule : une femme isolée est sans doute moins sujette au bavardage que si elle est accompagnée ! Avec Matthieu, l'autre Marie est également présente. Vraisemblablement Marie de Magdala : la Mère du Seigneur est bien davantage qu’une autre Marie puisqu’elle est Marie par excellence. Pour Jean, il suffit que Marie Madeleine aie vu la pierre roulée pour attester de la Résurrection. Pour Matthieu, la même est accompagnée, rendant ainsi un témoignage plus crédible parce que commun aux deux femmes. S’ajoutent bien sûr l’intervention de l’ange du Seigneur, ainsi que son adresse aux femmes. Afin de faire bonne mesure, et pour prévenir tout risque de suspicion d’hallucination collective, les gardes du tombeau sont eux-mêmes mis à contribution, par une réception de cet événement extraordinaire différant en tout point de celle des deux femmes appelées à témoigner ensuitre aux disciples : eux furent bouleversés, et devinrent comme morts. Les servants de l’amour de la loi sont figés là où les servantes de la loi de l’amour, tremblantes et toutes joyeuses, coururent porter la nouvelle aux disciples. Les uns sont dans la crainte ; par deux fois, les autres sont priées de ne plus l’être : « soyez sans crainte ! », la première fois par l’ange du Seigneur, la seconde par le Seigneur en personne. La Résurrection bannit en effet toute crainte chez qui y accorde sa foi et sa confiance. Mais jamais elle ne s’impose à quiconque par la force de la démonstration !
 
    Certes, nos deux Marie ont bénéficié de la parole de l’ange. Mais fût-elle d’ange, la parole n’enfreint aucunement la liberté de chacun : elle peut passer pour illusoire, y compris chez son récipiendaire… à moins qu’elle ne soit suspectée d’être la parole détournée d’une créature désirant se faire passer pour un ange de lumière. Mais Jésus sait venir à la rencontre de ces possibles interrogations, en confirmant point par point la parole de son messager.
    « Est-ce que le Messie peut venir de Galilée ? » Formidable pied de nez à tous ceux qui ont cru en avoir fini avec Lui, le Christ donne rendez-vous à ses disciples là même où Il est devenu signe de contradiction ! Ce signe-là ne s’éteint pas avec la Résurrection puisqu’elle ne s’impose pas. De même que le Christ a été trahi pour trente pièces d'argent, Sa Résurrection elle-même peut être volée en laissant croire que ce sont ses disciples qui sont venus voler Son corps. Et cette explication ne s'est-elle pas propagée jusqu'à ce jour ?

dimanche, 23 mars 2008

À VIE de recherche

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,1-9.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin, alors qu'il fait encore sombre. Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Le matin de Pâques, Marie-Madeleine courut trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. » Pierre partit donc avec l'autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il voit que le linceul est resté là ; cependant il n'entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts.
 
    Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. (Gn 1, 5-6) Le premier témoin de la Création est l’homme : Adam. Le premier témoin de la Résurrection –par contraste d’un tombeau vide- est la femme. La Résurrection fait toute création nouvelle : elle transcende tout "incident de parcours" de l’ancienne. C’est pourquoi le premier de ses témoins se devait d’être non seulement une femme, mais encore une femme anciennement "du soir" : Marie Madeleine ! Marie Madeleine, si bien rachetée qu’elle devient du grand matin.
   Mâtin, quel matin ! Comme le jour éclipse la nuit, la vie éclipse la mort : la pierre a été enlevée du tombeau. Les "lendemains qui chantent" ne sont qu’illusions humaines ; ce qui n’est pas illusoire en ce matin de Pâques, c’est que les morts ne roulent pas la pierre de leur tombeau. Les morts ne roulent pas davantage le linge qui avait recouvert leur tête. Si leur tête n’a plus besoin d’être recouverte, c’est justement parce qu’ils en ont de nouveau besoin afin de voir loin : plus loin que la mort. Ne serait-ce pas la mort elle-même qui a été roulée ? Il y a du vivant là-dessous ! Oui, mais QUEL vivant ? « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. » "On" : pour l’instant, ce vivant est indéfini ; on ne sait pas encore qu’il est infini. Alors, on croit encore qu’il s’agit d’un vivant extérieur au mort. C’est que les morts sont figés : comment pourraient-ils bouger ? Les vivants, eux, bougent : ils bougent d’autant plus vite qu’ils ne retrouvent pas leurs morts : Marie-Madeleine courut ; […] Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite… À quoi bon tant se hâter ? Les morts ne se sauvent pas. Sauf celui-là, justement ! Parce qu’il s’est sauvé, c’est à qui courra le plus vite. Jusque-là, en effet, on ne savait pas encore que le mort s’est sauvé POUR SAUVER.
 
    Il vit, et il crut. Qui crut le premier des trois ? Celui qui était arrivé le premier au tombeau ? Les premiers sont les derniers. Celui que Jésus aimait fut le dernier des trois à croire : être le favori n’empêche pas d’attendre son tour en respectant la hiérarchie instituée par le Christ. Il entre dans le tombeau : Pierre est le premier à entrer, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête… Le chef des Apôtres regarde… mais voit-il ? Ce qu’il voit, ce sont les attributs présents d’un mort absent : il croit par ce qu’il voit. C'est alors qu'entra l'autre disciple : il vit, et il crut. Il croit par ce qu’il voit… et ne voit pas : le mort est absent, donc le vivant est présent. Il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts. CQFD. Marie Madeleine est non seulement la PREMIÈRE à croire, mais elle croit SANS voir : d’une part, elle arrive sur les lieux alors qu'il fait encore sombre ; d’autre part, elle N’ENTRE PAS dans le tombeau. Elle n’est plus la femme "du soir" : tout le parfum destiné aux morts, elle l’a essuyé de ses cheveux sur les pieds de son Seigneur. Il ne lui appartient donc pas en premier chef d’inspecter la bonne tenue des apprêts mortuaires, comme il ne lui appartient pas en premier chef de tirer les conclusions de cette pierre qui a été enlevée du tombeau.
    Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (Mt 16, 18).Une Église vivante est une église de chair plus que de pierre : si celle-ci a été enlevée du tombeau, c’est afin que la vie s’engouffre là ou régnait la mort. C’est une Église de la Résurrection ; le linge du reniement et de la mort qui avait recouvert sa tête est non pas posé avec le linceul de cette mort, mais roulé à part à sa place : chacun est à sa place, a sa part qui n’empiète pas sur celle de l’autre. À l’un revient d’entrer le premier, mais non le seul. À l’autre revient de croire à la suite de ce que voit le premier. À tous revient de savoir où on a mis ce qu’on a enlevé, afin de croire ce qu’on ne voit pas. À la femme, revient le rôle éminent de rendre de chair ce qui est de pierre : de donner à la vie un parfum de résurrection et de grâce, quel qu’en soit le coût. La loi de l’amour est à ce prix. Elle est une loi d’éveil au grand matin, non de "grand soir" !!!
    Il y eut un soir, il y eut un matin : il est l’heure de se lever, non de se coucher.

samedi, 22 mars 2008

SILENCE : ON TOURNE…

    … et l’amour de la loi se retourne. Il respecte scrupuleusement le sabbat : c’est le temps du repos, du silence. Ce silence est celui de la vie ou celui de la mort : à chacune sa part. En chacun cohabitent parfois l’un et l’autre, l’un au détriment de l’autre : le rideau du temple de nos cœurs se déchire à la mesure de nos trahisons, déchirant nos tuniques sans coutures.
 
    Le Christ est allé jusqu’au bout de toutes les déchirures : Il vient recoudre ce que la couturière la plus habile ne parviendrait plus à relier. Jusqu’au bout, Il montre l’exemple par Lui… et par les autres : quel que soit le degré de déréliction de ceux-là, ils ont un chemin à nous montrer… quitte à ce que cette voie soit opposée à celle qu’ils ont empruntée !
    Même le silence de la mort n’est pas égal pour tous. Le Messie est mort. Judas est mort. Avec Jésus, ont été crucifiés deux larrons : tous deux sont morts après qu’on leur aie brisé les jambes. Hier, Jean était très laconique sur ces deux larrons : Là, ils le crucifièrent, et avec lui deux autres, un de chaque côté, et Jésus au milieu. Nous n’en saurons pas davantage. Mais déjà, nous savons que Jésus est au milieu d’eux, partageant avec eux le sort funeste qui leur est réservé : l’extrême limite de la misère. Jusqu’au sommet du Golgotha de chacun, Jésus demeure au milieu de nous.
 
    C’est par Luc que nous aurons plus de précisions quant aux deux larrons :
Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 23,39-43.
« L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi. » Mais l'autre, le reprenant, déclara : « Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes : mais lui n'a rien fait de mal » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton Royaume. » Et il lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis. »
    L’Église a même retenu le nom de ce racheté de la dernière heure : Dismas. De même que la Miséricorde a un nom, la misère dont prend conscience celui qui en est porteur le relève en lui donnant un nom. Le mauvais larron, lui, restera à jamais anonyme. C’est par sa mort que Dismas est montré en exemple : surtout pas par sa vie ! Si celle-ci avait été exemplaire, que viendrait-il faire ici ? Certes, le Christ a encore MOINS à faire ici, mais Sa condamnation n’est pas de même nature. Et c’est Dismas lui-même qui le reconnaît ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes : mais lui n'a rien fait de mal . Sa vie durant, il a trahi la loi de l’amour : il en accepte le prix à payer sans chercher à reporter ce coût sur autrui. Certes, sa situation désespérée l’ouvre à la conscience de sa misère, mais cette situation ne diffère pas chez son comparse qui cherche au contraire à SE servir du Christ à son profit. Deux pécheurs proches du Seigneur jusque dans l’agonie : l’un qui rejette les conséquences de son propre mal, l’autre qui en tire les conséquences sans prendre le mal pour le bien. Un autre proche du Seigneur (plus proche encore que Dismas, puisqu’Il L’a cotoyé pendant trois ans) a perdu jusqu’à son nom : Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! Pas davantage qu’un condamné de la pire espèce, Judas était "interdit" de miséricorde : Dismas avait sans doute plus de sang sur les mains que lui. Qui a condamné Judas ? Personne d’autre que lui-même. La différence fondamentale qui existe entre les deux hommes est que l’un était un voleur alors que l’autre était un criminel de droit commun, ne cherchant pas à travestir ses crimes en actes de bienfaisance. Judas était un voleur jusque dans sa conception du bien et du mal : volant le bien de l’autre afin de recouvrir son mal, déguisant ainsi le mal en bien, comment aurait-il pu s’ouvrir à la miséricorde ? Celle-ci ne s’applique que sur un mal désigné comme tel : étrange "miséricorde" qui se surprendrait à effacer un bien…
 
    « Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple. » L’antithèse de la miséricorde réside en cette lâcheté collective consistant à se désigner un bouc émissaire : lui -et lui seul- est arbitrairement chargé de la misère de tous. Il n’a pas accès à la miséricorde de l’autre, la misère qu’il porte n’étant pas LA SIENNE : c’est que la miséricorde, elle, n’est pas une voleuse. Ceux qui ont désigné le bouc émissaire n’ont pas davantage accès à cette miséricorde : comment pourraient-il voir LEUR misère quand ils l’ont artificiellement transférée ?
    Le silence du sabbat parle à nos cœurs : en cette vigile pascale, sommes-nous assez vigilants sur ce que nous faisons AUJOURD’HUI de notre misère ? OÙ la faisons-nous nicher ? Dans le silence de la mort, ou dans celui de la résurrection ? À la mort, à la vie, il n’y a plus de trou si noir que le Père n’y soit pas. À la sombre crèche de la Naissance, il y a un Joseph : le père des pères, celui qui écrase "l’impossible" du talon comme Marie écrase la tête du serpent. Et c’est un autre Joseph qui apprêtera le Fils dans la crèche de la Résurrection : la loi de l’amour fait rouler jusqu’aux pierres…

jeudi, 20 mars 2008

Amour propre contre amour-propre

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15.
Avant la fête de la Pâque, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout. Au cours du repas, alors que le démon a déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, l'intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne à Dieu, se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu'il se noue à la ceinture ; puis il verse de l'eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait à la ceinture. Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ! » Jésus lui déclara : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'auras point de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n'a pas besoin de se laver : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, ... mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c'est pourquoi il disait : « Vous n'êtes pas tous purs. »
Après leur avoir lavé les pieds, il reprit son vêtement et se remit à table. Il leur dit alors : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Vous m'appelez 'Maître' et 'Seigneur', et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous.
 
   L’incompréhension règne toujours autour de Jésus. Comprendre, c’est prendre-avec. L’amour réclame d’aller plus loin que la captation : il est moins dans le registre du prendre que dans celui du donner. Il n’interdit pas la compréhension : il la place au second plan, la soumettant à l’épreuve de la confiance. La confiance, c’est accepter de ne pas tout comprendre sur-le-champ, se fier à qui en a davantage compris que soi. Mieux encore : ce n’est pas tant se fier à celui qui a « tout compris » qu’à celui qui est plus avancé dans l’amour. Celui-là seul fait à son tour avancer l’amour. (Celui qui prétend avoir « tout compris » n’est qu’un captateur de l’amour : il le fait au contraire reculer ; c’est un gourou en puissance… ou sa victime !).
    Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout.
Un amour statique n’est déjà plus l’amour : c’est un amour-compris qui n’est au mieux qu’entretenu, jamais développé. Or, l’amour est don, non un acquis : son exercice est toujours à acquérir… jusqu'au bout. À rebours de l’amour-compris, c’est l’amour "service compris" qui est placé en exergue aujourd’hui : l’amour qui ne se laisse pas étouffer sous le poids des conventions, et qui purifie au contraire celles-ci à son contact. L’amour-compris, c’est l’amour conventionnel –voire conventionné !- de l’amour de la loi. Privilégier la loi de l’amour, c’est accepter de se laisser purifier dans la confiance… ce qui réclame naturellement la reconnaissance préalable de sa relative impureté.
 
   Aimer jusqu'au bout, ce n’est pas aimer jusqu’au bout de l’amour ! Parce que l’amour n’a pas de bout : ce serait lui attribuer des limites, le rendre exclusif sur l’un… ce qui revient à en exclure l’autre. Celui qui ne rassemble pas avec l’amour le disperse aux quatre vents. Parce que l’amour n’a pas de bout, il fait vivre debout. Il faut bien vivre debout afin de pouvoir avancer, de marcher plus loin : jusqu’au bout. Il nous faut mettre un pied devant l’autre, se nouer à la ceinture le linge qui essuie les pieds que nous lavons. Cette ceinture, c’est l’équipement de combat qui donne confiance. C’est que pour avoir part avec l’amour, il convient que les pieds qui nous y mènent soient propres, apprêtés à se laisser blesser par les cailloux qui jonchent immanquablement le chemin sans que ces plaies ne conduisent à s’infecter.
 
    « Vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné… » Extrême délicatesse de la loi de l’amour ! Elle ne s’impose pas, comme s’impose l’amour de la loi. Le 'Maître' et 'Seigneur' de la loi de l’amour n’impose pas et ne S’impose pas : Il propose, en donnant l’exemple. Que serait la loi de l’amour si elle ne s’ancrait pas sur la liberté de chacun ? Lui le Pur parmi les purs, Il donne l’exemple en se rabaissant au rang du pécheur qu’Il n’est pourtant pas : Il vient nous rejoindre dans notre fragile condition. Avant de laver les pieds de Ses disciples, Il quitte son vêtement. Pourquoi quitter son vêtement pour ne se laver que les pieds ? Il suffit de se déchausser. C’est qu’afin de parvenir à se laver les pieds les uns aux autres, il faut savoir quitter son vêtement du vieil homme afin de revêtir l’homme nouveau. Celui qui obéit à la loi de l’amour… jusqu'au bout.

mercredi, 19 mars 2008

Service non compris

Évangile de Jésus-Christ selon st Matthieu 26,14-25.
Alors, l'un des Douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui proposèrent trente pièces d'argent. Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : « Où veux-tu que nous fassions les préparatifs de ton repas pascal ? » Il leur dit : « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : 'Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c'est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.'» Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il leur déclara : « Amen, je vous le dis : l'un de vous va me livrer. » Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, l'un après l'autre : « Serait-ce moi, Seigneur ? » Il leur répondit : « Celui qui vient de se servir en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! » Judas, celui qui le livrait, prit la parole : « Rabbi, serait-ce moi ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui l'as dit ! »
 
    Matthieu vient apporter aujourd’hui quelques nuances à ce que Jean évoquait hier. Il est toujours plaisant d’avoir de la même Cène des regards différents : cela donne une touche "3D" à la « photo de famille » !… C’est qu’à en rester à la première lecture de Jean, le traître pourrait passer pour une malheureuse victime : « Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. » Ce n’est pas "de sa faute" : il a avalé sa bouchée comme Blanche-Neige a croqué la pomme ! Sympathique pour Judas… un peu moins pour Jésus, qui endosse alors un rôle peu reluisant…
 
   Matthieu est moins affectif que Jean : lui se penche moins sur la poitrine de Jésus et plus sur le portefeuille. Ancien collecteur d’impôts, il a appris à repérer les fraudeurs. Judas Iscariote était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait pour lui ce que l'on y mettait. Même si le fait est précisé par Jean, Matthieu ne le le contredit nullement : il n’est pas jaloux de celui que Jésus aimait. Il est plus incisif, et moins indulgent. Il suffit parfois d’une simple bouchée pour compromettre la vérité. Parfois… mais pas toujours. Le regard de Matthieu indique assez que le félon n’a pas été pris d’une "pulsion soudaine et irrépressible" -comme on dirait volontiers aujourd’hui- que la bouchée aurait simplement mise à jour. Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. La recherche procède moins de l’impulsivité que de la froide réflexion : il y a donc eu préméditation. Et cette préméditation n’est pas qu’affaire de gros sous : les trente pièces d'argent ne sont que l’arbre qui cache la forêt.
 
   Cette forêt est celle de l’incompréhension qui règne autour de Jésus. Par deux fois hier, Jean la stigmatisait : Les disciples se regardaient les uns les autres, sans parvenir à comprendre de qui Jésus parlait. […] Mais aucun des convives ne comprit le sens de cette parole. Pas même le narrateur, qui ne faisait pas de sa compréhension le critère de sa fidélité intérieure : c’est au contraire cette fidélité qui lui a apporté ENSUITE les clefs de la compréhension. Matthieu enfonce le clou de l’infidélité du prochain. Plus que jamais, la chasse à l’infidèle n’est pas un théâtre d’opérations extérieures mais INTÉRIEURES. C’est avec le rénégat qui se niche dans notre propre cœur qu’il convient de croiser le fer : charité bien ordonnée commence par soi-même. La lutte à l’extérieur ne fournit que trop souvent l’alibi commode qui élude cette lutte de l’intérieur. L’adversaire a alors quartier libre pour opérer, obtenant de faciles victoires intérieures sans combats, détournant ceux-ci à l’extérieur… et rendant la situation intérieure de plus en plus incompréhensible.
   Il n’est pas de combats sans blessures. De la position que nous adoptons vis à vis de ces blessures dépend justement notre compréhension : celle-ci requiert davantage de l’intelligence du cœur que du froid raisonnement mathématique. Dans l’infidélité intérieure, c’est l’amour qui est blessé : selon ce que nous en recevons, nous le traduisons comme tel –une blessure d’amour, propice à une certaine fécondité- ou nous repoussons cette blessure à l’extérieur, ne percevant plus l’infidélité qu’à l’extérieur. Ce qui conduit naturellement à poser des actes dictés par un dépit d’amour. Ces actes comportent différents degrés : de l’abandon de l’Église mère (au profit d’une autre ,–ou d’aucune !- ou d’un retour à une Source plus "pure" parce qu’aconfessionnelle) au crime passionnel, en passant par le refuge en divers modes d’évasion. L’amour est déçu. Oui, mais… QUEL amour ? L’amour réel, ou l’image que nous nous en faisons ? Certes, les autres ont une relative responsabilité dans l’image de l’amour qu’ils transmettent, qu’eux-mêmes ont reçu pour une part en héritage et qu’ils véhiculent telle quelle sans trop se questionner sur sa validité, se fiant sans discernement à l’image qu’ils en ont. Sans doute est-ce moins l’amour qui déçoit que ses thuriféraires les plus engagés qui le trahissent plus qu’ils n’en témoignent. Cela relève d’une saine exigence d’amour. Et c’est justement parce que cette exigence est inscrite au plus profond de notre cœur qu’elle NOUS interroge au premier chef.
 
    Durant trois ans, Judas Iscariote partage l’existence de l’Amour (avec un grand A). Mais l’amour se partage moins dans la proximité que dans la communion. Chez Judas, il ne correspond pas à l’image qu’il s’en est forgée. Il alla trouver les chefs des prêtres, parce qu’ils sont à ses yeux les représentants éminents de l’amour tel qu’il le conçoit. Il n’a pas entièrement tort : ils sont de fait les représentants de l’amour… mais de l’amour de la loi. Au détriment, bien sûr, de la loi de l’amour. Chez Matthieu, ce n’est pas Jésus qui sert la bouchée mais celui qui vient de se servir en même temps que Lui. Il n’est plus servi, il ne sert plus : il SE sert, non après l’Hôte d’honneur mais en même temps que Lui, se faisant en quelque sorte son égal. Chez Jean, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Chez Matthieu, il est clair que Satan n’a pas rencontré beaucoup de résistance : c’est lui qui ne fit qu’une bouchée de Judas. Chez Jean, hormis lui-même, les disciples ont bouche close. Chez Matthieu, ce n’est pas celui qui est tout contre qui parle, mais celui qui est contre : « Rabbi, serait-ce moi ? » Agir par dépit, c’est retourner l’amour contre lui-même. Il n’est plus l’objet d’une vigilante et constante interrogation mais un objet devenu figé. Ce n’est plus l’amour qui est défendu, mais son image passablement jaunie. Il ne questionne plus qu’en apparence, parce que la réponse EST dans la question : « C'est toi qui l'as dit ! »
    « Mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! » Terrible diatribe de Jésus ! Mais surtout, le plus malheureux n’est pas celui qu va être livré, mais celui qui va livrer. Ultime cri d’Amour en direction de celui qui en prend le contrepied : en livrant le Fils de l’homme, c’est l’Amour qu’il livre en s’en délivrant. Il se délivre alors de la liberté et de la vie, attirant le malheur sur lui… et l’attirant immanquablement sur les autres. Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né, non parce que le Créateur « regrette » sa créature mais parce que c’est la créature qui se place ainsi en porte-à-faux de sa vocation profonde. L’amour n’est plus pour lui qu’une singerie grimaçante : on peut commettre le mal au nom de l’amour, jamais DANS l’amour. Ce mal est le plus pernicieux de tous, car il se fait passer pour un bien. Par conséquent, il n’offre aucune prise au pardon : malheureux l’homme qui se rend hermétique au pardon…

mardi, 18 mars 2008

Pour qui cette bouchée ?

Évangile de Jésus-Christ selon st Jean 13,21-33.36-38.
Après avoir ainsi parlé, Jésus fut bouleversé au plus profond de lui-même, et il attesta : « Amen, amen, je vous le dis : l'un de vous me livrera. » Les disciples se regardaient les uns les autres, sans parvenir à comprendre de qui Jésus parlait. Comme il y avait à table, tout contre Jésus, l'un de ses disciples, celui que Jésus aimait, Simon-Pierre lui fait signe de demander à Jésus de qui il veut parler. Le disciple se penche donc sur la poitrine de Jésus et lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus lui répond : « C'est celui à qui j'offrirai la bouchée que je vais tremper dans le plat. » Il trempe la bouchée, et la donne à Judas, fils de Simon l'Iscariote. Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit alors : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Mais aucun des convives ne comprit le sens de cette parole. Comme Judas tenait la bourse commune, certains pensèrent que Jésus voulait lui dire d'acheter ce qu'il fallait pour la fête, ou de donner quelque chose aux pauvres. Quand Judas eut pris la bouchée, il sortit aussitôt ; il faisait nuit.
Quand Judas fut sorti, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu en retour lui donnera sa propre gloire ; et il la lui donnera bientôt. Mes petits enfants, je suis encore avec vous, mais pour peu de temps, et vous me chercherez. J'ai dit aux Juifs : Là où je m'en vais, vous ne pouvez pas y aller. Je vous le dis maintenant à vous aussi. Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? » Jésus lui répondit : « Là où je m'en vais, tu ne peux pas me suivre pour l'instant ; tu me suivras plus tard. » Pierre lui dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant ? Je donnerai ma vie pour toi ! » Jésus réplique : « Tu donneras ta vie pour moi ? Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu m'aies renié trois fois.
 
    De nouveau, nous sommes à table. Mais nous ne sommes plus à Béthanie : le lieu n’est plus le même, l’atmosphère non plus. Ce n’est plus un repas festif de retrouvailles, mais une collation pascale d’adieu : Jésus fut bouleversé au plus profond de lui-même. Qu’est-ce qui bouleverse donc tant Jésus ? Son prochain supplice ? La perspective de cette cruelle séparation d’avec les siens ? Bien davantage ce qui est à l’origine de tout ceci : la fragilité de la fidélité intérieure. La séparation extérieure n’est jamais que l’aspect visible de la scission intérieure. Celle-ci n’épargne pas ceux qui se veulent les plus proches. Par deux fois, leur trahison sera annoncée : l'un de vous me livrera. Et cette trahison ne s’arrête pas à la livraison ! Elle va jusqu’à concerner le suivi, qui revient comme un écho : le coq ne chantera pas avant que tu m'aies renié trois fois.
 
    « L’Évangile au PRÉSENT » : tel est l’intitulé de la rubrique dans laquelle s’insère ce commentaire. Car il est tentant de ne voir l’Évangile qu’à la façon d’un album de famille parcouru mille fois, que l’on feuillette au gré des jours. Avec le temps, les photos en sont devenues familières, mais elles sont jaunies. L’usure du temps relève moins de la nostalgie que de l’accumulation d’infidélités intérieures : les couleurs de la fidélité pâlissent. Pierre est l’archétype de celui qui est convaincu d’avoir trouvé la formule qui garde toute leur fraîcheur à des clichés soigneusement engrangés, auxquels il tient comme à la prunelle de ses yeux. Il fait le "coq"… et c’est un coq qui annoncera son triple reniement.
    Qu’est-ce qui bouleverse donc tant Jésus, si ce n’est la trahison des siens ? Et l’Évangile est toujours au PRÉSENT. Les disciples se regardaient les uns les autres, sans parvenir à comprendre de qui Jésus parlait. Comment pourraient-ils comprendre, puisque justement ils se regardent les uns les autres ? Les uns sont à l’affût de l’infidélité des autres. Chacun recherche une infidélité extérieure, sans parvenir alors à scruter une éventuelle infidélité intérieure. Il faut être tout contre Jésus, tout contre la Fidélité intérieure afin de s’extraire de cet inextricable imbroglio. Le disciple (pas n’importe lequel : celui que Jésus aimait) se penche donc sur la poitrine de Jésus et L’interroge dans un cœur à cœur dont lui seul pouvait obtenir la réponse, parce que lui seul n’a JAMAIS failli à sa fidélité intérieure. Il sera même le SEUL disciple masculin au pied de la Croix…
 
    « Seigneur, qui est-ce ? » Oui, QUI est l’infidèle, le traître ? De toutes les « photos de famille » de notre album, celle de Judas n’est pas moins jaunie que les autres. Mais elle est celle qui offre encore le plus de contraste… et le moins de brillant. Elle renvoie son image au spectateur qui en pâlit à son tour.
    « Seigneur, qui est-ce ? » La question se pose au PRÉSENT. Le spectateur pâlit, parce qu’il est troublé par cet étrange « air de famille » de l’aïeul traître : serait-il donc de la « même famille » ? S’il interroge son cœur, quelle est sa préoccupation première : acheter ce qu'il faut pour la fête, ou donner quelque chose aux pauvres ? En soi, ce n’est pas condamnable. Mais il y a un temps pour tout : pour rire ou pour pleurer, pour soi ou pour les autres.
    « Ce que tu fais, fais-le vite. » Mais fais-le jusqu’au bout, non en dilettante. C’est-à-dire : fais-le en assumant la responsabilité de tes actes ; c’est toi et personne d’autre qui réponds de ta fidélité… ou de ta trahison. Si c’est celle-ci qui prévaut, ne t’étonne pas que vienne le temps des larmes quand tu attendais celui de la joie. Judas, lui, est l’archétype de celui qui fait verser des larmes… d’admiration : à tel point que tous se sont fiés à lui, allant jusqu’à lui confier les cordons de la bourse commune. Proche parmi les proches du Seigneur, il force encore l’admiration qu’on lui porte par son souci du pauvre… et en oublie sa propre pauvreté. Il n’est pas tant grisé par l’argent qui lui passe entre les mains que par son regard sur le pauvre : c’est TOUJOURS l’autre.
    « Seigneur, qui est-ce ? » C’est pas moi, c’est l’autre ! Si les disciples laissent aller leur compère sans le retenir –alors qu’il SAVENT que c’est lui qui va livrer Jésus !-, c’est parce qu’aucun n’a osé poser la question sinon celui que Jésus aimait. Chacun a eu peur d’être identifié comme étant le traître, parce que chacun était amené à s’interroger en vérité sur sa propre fidélité intérieure : SA pauvreté et non celle de son voisin. Cette pauvreté est celle du disciple qui ne se penche pas assez sur la poitrine de Jésus… et un peu trop sur celle de son prochain. L’heure n’est pas aux études comparatives, mais au « bilan de carrière ». Elle est trop pesante pour être confiée à un « bataille d’experts ».
    C’est l’heure de vérité, de celle qui annihile toute illusion humaine afin que Dieu soit glorifié dans le Fils de l’homme. Cette vérité s’énonce par la bouche : il suffit parfois d’une simple bouchée pour la compromettre, en faisant tomber la nuit

dimanche, 16 mars 2008

Sur les rameaux, des ânes à thèmes…

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 21, 1-11.
Lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent près de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples en leur disant: "Allez au village qui est devant vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle ; détachez-la et amenez-les-moi. Et si quelqu'un vous dit quelque chose, vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les laissera aller tout de suite." Cela est arrivé pour que s'accomplisse ce qu'a dit le prophète : "Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi, humble et monté sur une ânesse et sur un ânon, le petit d'une bête de somme."
Les disciples s'en allèrent et, comme Jésus le leur avait prescrit, ils amenèrent l'ânesse et l'ânon ; puis ils disposèrent sur eux leurs vêtements, et Jésus s'assit dessus. Le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route ; certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Les foules qui marchaient devant lui et celles qui le suivaient, criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit au nom du Seigneur celui qui vient ! Hosanna au plus haut des cieux !"
Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi : "Qui est-ce ?" disait-on. Et les foules répondaient : "C'est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."  
1376783026.jpg
    Étonnante coïncidence temporelle entre le second tour des élections municipales et le triomphe de Jésus ! S’Il avait postulé aux fonctions de maire de Jérusalem, Il aurait été élu haut la main dès le premier tour. Ce qui est heureux, car il n’aurait pas fallu une semaine pour que ses électeurs l’éliminent avant même le second scrutin. Électif ou non, Son Royaume est si peu de ce monde qu’il affrontera très vite ceux de ce monde qui étaient déjà fort affûtés en matière de ‘manipulation des masses’ !…
    Pourtant, on ne saurait affirmer que son entrée à Jérusalem brille par un prestige qui fasse ombrage aux pouvoirs en place : même pour l’époque, une ânesse et un ânon, on peut trouver mieux comme véhicule d’apparat ! Pourquoi donc cet étrange attelage, d’ailleurs ? Pour que s'accomplisse ce qu'a dit le prophète, bien sûr. Mais pourquoi le prophète a-t-il annoncé cela ? Un âne n’aurait-il pas suffi à la tâche ? Or, ce n’est pas Monsieur Aliboron… mais Madame ! Madame qui, a priori, se suffisait à elle-même : difficile d’enfourcher deux destriers à la fois. Surtout quand le second est un peu jeune pour supporter d’être monté : étant le petit d'une bête de somme, il n’est pas encore lui-même une bête de somme. En revanche, si sa mère est attachée à un piquet, lui est si attaché à sa mère qu’il n’a pas besoin de piquet : quoiqu’il arrive, il reste avec elle. Par conséquent, il partage avec elle ses heurs et ses malheurs. Et pour l’heure, c’est l’heur ! Quand on est âne, on n’a pas tous les jours l’occasion d’être l’acteur privilégié d’une entrée triomphale : on est plutôt habitué au rôle de sous-fifre, de bête de somme. Les Rameaux ne dérogent d’ailleurs pas vraiment à la règle : nos montures sont utiles (Le Seigneur en a besoin), mais elles restent des bêtes désagréables, d’aspect peu valorisant. Elles sont des animaux impurs par définition. Aussi est-il de bon ton qu’elles ne gâchent pas trop la fête en étant trop ouvertement exhibées. Ils disposèrent sur eux leurs vêtements : cachez ces ânes que nous ne saurions voir !
 
    Ainsi donc, nos animaux sont couverts de vêtements d’hommes… le fils âne compris : il ne s’agit donc pas QUE d’isoler un divin séant de la rudesse d’une peau indigne de lui. Le Fils n’est pas sur le fils mais sur sa mère, et l’ ânon lui-même suit sa mère : le Fils conduit la mère, et celle-ci conduit son fils. Le Pur des purs surmonte le symbole de l’impureté, accentué ici par le côté femelle de l’animal. Discrète allusion à certaines images dépréciées de la femme que le Christ a redressées sur Son passage : qu’on se souvienne de la Samaritaine [1] ou de la femme adultère [2]… L’impureté native est appelée à se laisser recouvrir par une pureté qui la surpasse. Celle du Fils de David, bien sûr ; et à Sa suite, celle de Ses disciples : ce sont leurs vêtements sur lesquels s’asseoit Jésus. De même que le peuple, en foule, étendit ses vêtements sur la route
    Certains coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route. Symboles de ces branches aux arbres, nos rameaux symbolisent également la fragilité de la vie : coupés de leur sève nourricière, ils se dessèchent et brûlent. Un jour ils sont verts ; le jour suivant, ils se fanent. Seule la Vie peut leur rendre les couleurs de la vie.
 
  Saisissant raccourci que ces ânes « humainement » vêtus : ne représentent-ils pas à merveille le symbole de la versatilité de la foule qui entoure Jésus ? On le sait : ce sera la même foule qui conspuera demain ce qu’elle adore aujourd’hui, parce qu’elle criera au scandale du Fils qui a l’audace de prétendre conduire sa mère sous l’autorité du Père… Sans même se projeter dans le proche futur, Jésus a largement eu le loisir d’apprécier l’inconstance de ceux qui l’entourent : un jour, ils croient et obéissent ; le jour suivant, ils s’éloignent en se rebellant. On peut se demander si c’est l’âne qui se déguise en homme… ou l’homme qui se déguise en âne. Il semblerait que parfois l’homme et l’âne, ce soit kif-kif bourricot
    Aussi le Christ n’est-Il pas dupe de son succès temporaire, d’autant qu’Il sait ce qui l’attend sous peu : son entrée à Jérusalem n’est pas tant celle du vainqueur d’une élection que celle qui signe au contraire sa prochaine soumission à des verdicts moins élogieux. C’est que le comportement de l’âne ne fait que s’amplifier quand il suit le troupeau : l’inintelligence se propage aussi rapidement que le feu via des rameaux secs. Si à l’extérieur de Sion les foules sont en liesse, dans Jérusalem c’est la méconnaissance qui l’emporte, elle-même emportée par un émoi peu propice à la sérénité : "Qui est-ce ?" disait-on. Et les foules répondaient : "C'est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée."
    Les prophètes, c’est un peu comme les candidats aux élections municipales : on les croit ou on ne les croit pas. Mais l’analogie s’arrête là : il n’y a pas beaucoup de candidats à la mise en croix…

samedi, 15 mars 2008

Couverture asociale

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 1,16.18-21.24.
Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l'on appelle Christ (ou Messie).
Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, la mère de Jésus, avait été accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l'action de l'Esprit Saint.
Joseph, son époux, qui était un homme juste, ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de la répudier en secret. Il avait formé ce projet, lorsque l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint ; elle mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus (c'est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.

    L’amour de la loi ne fait pas toujours bon ménage avec la loi de l’amour. C’est que, bien avant l’épisode du puits de Jacob, le fils d’un autre Jacob est aux prises avec un cas de conscience unique dans les annales de l’humanité. Joseph n’est pas un intellectuel, ni un moraliste : sans doute son activité de charpentier l’a-t-il rendu plus pragmatique que d’autres, mais elle ne suffit pas à expliquer qu’il était un homme juste : ajuster une poutre ne rend pas nécessairement justel’artisan qui opère.
    Joseph est axé sur le faire, non sur le dire. Quelles paroles lui connaît-on ? Peu, sinon aucune ! Aussi est-il peu enclin au dire : Marie, il
ne voulait pas la dénoncer publiquement parce que c’eût été la porte ouverte à la médisance de tout leur entourage. Déjà se dégage la sainteté exceptionnelle du père adoptif de Jésus : à sa place, qui n’aurait pas été tenté de se venger d’une fiancée enceinte d’un autre, de la livrer à l’opprobre public ? Joseph est charpentier : la charpente supporte la toiture, mais elle N’EST PAS la toiture. Elle est indispensable, mais elle ne se voit plus quand la toiture est posée. La charpente, c’est l’amour de la loi. Sans la loi de l’amour, elle laisse passer les intempéries. Bien étrange couverture que la loi de l’amour : elle couvre non de son ombre mais de sa lumière ! Si elle épouse la charpente, elle la met à l’abri des aléas climatiques. La loi de l’amour ne saurait abolir l’amour de la loi quand elle la protège ! L’amour de la loi en impose par ses mots comme la poutre en impose par sa masse. La loi de l’amour n’est que protection : elle ne se paie pas de mots. Joseph est à son image : il privilégie le savoir-faire aux paroles infécondes de ceux qui disent et ne font pas. Son savoir-faire n’est pas l’évidence imposée par "l’expert", mais celui de l’ouvrier s’ingéniant à être attentif aux besoins de ceux qui ont recours à ses services. Il est moins un acquis qu’une ouverture constante à un savoir-mieux-faire… Ne voir en Joseph que le protecteur du bien-être est encore réducteur : c’est un homme d’action, non de protection des "droits acquis". Il est le prototype du mieux-être, l’intelligence pragmatique mais le cœur ouvert à tous les possibles, jusqu’au-delà des mots qui stérilisent ces possibles…

    Mais voilà que Marie –qui n’est pas beaucoup plus bavarde, aimant à "garder toutes choses dans son cœur"- fait montre d’une fécondité inattendue : cette fiancée enceinte d’un autre ne l’est pas de n’importe quel « autre ». Par l'action de l'Esprit Saint : excusez du peu ! Il faut avoir une foi solidement charpentée pour avaler un tel morceau : pragmatique ou non, Joseph est confronté à une situation aussi inédite qu’elle est destinée à demeurer unique. S’il parle peu, il fait beaucoup en fonction de la parole des autres : c’est dire qu’il a appris à aiguiser son sens de l’écoute. Cette écoute est devenue si remarquable qu’elle ne se limite plus à la voix humaine ! « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint… » Même dans une situation aussi exceptionnelle, l’Esprit Saint ne vocifère pas au milieu d’un tremblement de terre : Il demeure une brise légère. Si discret qu’Il ne parle pas de Lui-même, mais délègue son messager : l'ange du Seigneur. Cette délicatesse de l’Esprit Saint ne s’arrête pas là : le message devait être délivré à un homme qui était un juste. Étant donné le rôle éminent auquel il était appelé, il se devait de le rester. Or, il s’apprêtait à commettre une injustice qui aurait compromis tant Marie que sa propre justice : il décida de la répudier en secret. Fidèle en cela à l’amour de la loi, il remettait cependant en question la loi de l’amour.

    L'ange du Seigneur va donc le repositionner dans cette loi de l’amour. Comme en d’autres passages de la Bible, celui-ci aurait pu se manifester sous les traits d’un homme, imposant d’une certaine façon le message qu’il était chargé de délivrer. Ce n’est pas ainsi qu’il procède : il lui apparut en songe. C’est dire qu’il ne l’a pas interpellé en état de veille, sollicitant sa conscience : celle-ci est donc restée pleinement libre. Joseph aurait pu légitimement se réveiller et se dire qu’il avait rêvé… ce qui n’aurait pas été faux ! Il aurait donc pu passer outre sans pécher, d’autant que ce qui lui était annoncé était tout sauf anodin : un fils qui sauvera son peuple de ses péchés ! Ce qui, a priori, augure moins d’une petite vie tranquille que d’une vie "impossible" !… Pourtant, il fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse. Non seulement il renonçait à couvrir Marie d’opprobre en la répudiant, mais en la prenant chez lui il consolidait son statut d’épouse en prenant SUR lui ce risque d’opprobre ! De la loi de l’amour, il couvre l’amour de la loi dans un fiat commun… mais exceptionnel.

vendredi, 14 mars 2008

C’est qui le loup ?

9782081207479FS.gif
Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10,31-42.
Les Juifs allèrent de nouveau chercher des pierres pour lapider Jésus. Celui-ci prit la parole : « J'ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n'est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, c'est parce que tu blasphèmes : tu n'es qu'un homme, et tu prétends être Dieu. » Jésus leur répliqua : « Il est écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux.
Donc, ceux à qui la parole de Dieu s'adressait, la Loi les appelle des dieux ; et l'Écriture ne peut pas être abolie. Or, celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous lui dites : 'Tu blasphèmes', parce que j'ai dit : Je suis le Fils de Dieu. Si je n'accomplis pas les
œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Mais si je les accomplis, quand bien même vous refuseriez de me croire, croyez les œuvres. Ainsi vous reconnaîtrez, et de plus en plus, que le Père est en moi, et moi dans le Père. »
Les Juifs cherchaient de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa. Il repartit pour la Transjordanie, à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser. Et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant : « Jean n'a pas accompli de signe ; mais tout ce qu'il a dit au sujet de celui-ci était vrai. » Et à cet endroit beaucoup crurent en lui.

Mais Jésus, en se cachant, sortit du Temple.[1] Jésus a perdu ! Du moins, Il a perdu sa partie de cache-cache avec les Juifs. Pour qu’Il perde à ce jeu, il fallait qu’Il n’en respecte pas les règles : c’est donc Lui le « loup ». Les Juifs, eux, respectent parfaitement les règles du jeu : ils les respectent tant qu’ils ne voient plus que ces règles et plus le jeu. Le « loup » perd donc ses guillemets à leurs yeux. Le loup n’est pas le bienvenu parmi les hommes : ils le chassent à coups de pierres. Nous sommes à présent sortis du Temple, la Loi émanant de ce Temple également : les Juifs allèrent de nouveau chercher des pierres pour lapider Jésus. À l’extérieur du Temple, l’interdiction de la mise à mort du « mal-pensant » se fait déjà plus souple. C’est néanmoins par la Loi de ce Temple que l’on veut justifier la sanction.

C’est par cette même Loi que Jésus va placer ses accusateurs face à leurs contradictions, via ce questionnement un brin provocateur : « J'ai multiplié sous vos yeux les œuvres bonnes de la part du Père. Pour laquelle voulez-vous me lapider ? » Sous-entendu : hommes qui vous déclarez les défenseurs des œuvres bonnes, comment pouvez-vous attaquer ce que vous défendez sans vous dédire ? Naturellement, les Juifs éludent la question du revers de la main : en dépit de leur multiplication, ces œuvres bonnes ne les intéressent pas. (Au moins ne vont-ils pas jusqu’à oser démentir qu’elles soient bonnes !…) Les œuvres bonnes, ils les connaissent : gardiens du Temple, ils s’en veulent les ‘experts’ exclusifs. Les œuvres bonnes, ils en sont donc les seuls garants… voire les seuls distributeurs. En avance sur leur temps, ils inventent le « service de la répression et des fraudes » ! La Loi ne souffre pas d’autre interprétation que la leur, sous peine d’être une fraude.

C'est parce que tu blasphèmes. Étonnante sévérité qui s’applique au blasphème ! Au pire, le blasphémateur égare ceux qui l’écoutent ; mais il ne tue personne. Pourtant, celui qui le commet est passible de mort au même titre que s’il avait été avéré coupable d’un bain de sang. Certes, il y a des mots qui tuent [2] au moins socialement [3]. Mais ces mots sont-ils réellement attribuables à Jésus, Lui qui a multiplié les œuvres bonnes de la part du Père ? On ne multiplie pas de telles œuvres sous l’empire d’une logique de mort ! Le VRAI blasphème est plus volontiers du côté de celui qui émet l’hypothèse inverse. Dans le contexte de l’époque, le blasphème est la parole qui s’oppose à la Loi… ou qui semble s’y opposer au risque de l’abolir. Or, Jésus n’est pas venu pour abolir mais pour accomplir [4]. Et l'Écriture ne peut pas être abolie : c’est l’accusé qui le rappelle à ses détracteurs, retournant leurs suspicions contre eux-mêmes ! La Loi, Il ne la méconnaît pas, pas davantage qu’Il ne l’interprète : Il la lit [5] et l’accomplit, tout simplement. « Il est écrit dans votre Loi : J'ai dit : Vous êtes des dieux. Donc, ceux à qui la parole de Dieu s'adressait, la Loi les appelle des dieux… » L’accusation de « blasphème » portée contre Lui va donc jusqu’à contredire la Loi elle-même. Autrement dit, elle n’est qu’un ‘pieux’ prétexte destiné à protéger des certitudes tenues pour définitivement acquises. Nous n’avons décidément rien inventé : le ‘maintien des droits acquis’ est un héritage beaucoup plus ancien qu’on ne l’imagine…

Il y a plus grave encore dans cette accusation de « blasphème » : elle implique que la foi ne saurait se concevoir que sous contrainte de la Loi. Ce qui est un profond déni de sa source comme de son développement : une foi ‘obligatoire’ ne se réduit plus qu’à une foi sociologique, celle du bien-pensant. En de telles conditions, quid de la liberté de croire ou non ? Justement, Jésus va interpeller les Juifs sur cet aspect : si je n'accomplis pas les œuvres de mon Père, continuez à ne pas me croire. Jamais Il n’impose quoi que ce soit : même la liberté de ses adversaires reste sauve quand eux menacent la Sienne ! Mais liberté n’est pas licence : elle ne saurait perdurer qu’en s’orientant sur du concret. Quand bien même vous refuseriez de me croire, croyez les œuvres. La foi est un examen de conscience [6], non un examen de piété. Elle s’illustre –ou se contredit [7]- par les œuvres. Ce sont ces œuvres qui éclairent la conscience… ou qui nourrissent ses illusions en la renfermant sur elle-même. Jésus n’est pas cru en fonction de ses œuvres bonnes, parce qu’elles se heurtent à celles des Juifs : c’est là qu’Il les invitent à Le rejoindre. Obstinés, ils déclineront formellement cette invitation, cherchant de nouveau à l'arrêter, mais il leur échappa. Il leur échappa afin de revenir à la source de Sa mission divine. Aux « preuves » qui ne sont pas crues, Il oppose ultimement les signes qu’Il a accompli à l'endroit où Jean avait commencé à baptiser. À cet endroit du Jourdain, le Père Lui-même atteste ce qui est interprété aujourd’hui comme un « blasphème » : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé [8], en qui j’ai mis tout mon amour. » (Mc 1, 11). « Jean n'a pas accompli de signe ; mais tout ce qu'il a dit au sujet de celui-ci était vrai. » Et à cet endroit beaucoup crurent en lui. À cet endroit, éloigné du Temple et de ses gardiens cerbères, on est beaucoup plus ouvert aux signes qui ne sont pas étouffés par la Loi.

Histoire ancienne que tout ceci ? L’avènement de la laïcité n’aurait-il pas mis un point final à tout soupçon de blasphème, confiné depuis lors à la sphère dite privée ? Sans doute la mise à mort pour blasphème est-elle encore à l’ordre du jour dans d’autres religions, mais là n’est pas la question : le visible a toujours son correspondant dans l’invisible. Il est justement un signe de l’invisible.

Depuis longtemps, les dogmes ne se cantonnent plus au religieux : ils ont suivi la pente de la laïcité et se sont dispersés en de multiples paradigmes. Atomisés, ils atomisent. Le blasphème n’est jamais qu’une parole qui heurte un dogme… QUEL QUE SOIT ce dogme. Quantité de « blasphèmes » sont ainsi inévitablement prononcés, quand bien même nous refuserions de croire à leur existence ! Il suffit de croire les œuvres. Ainsi nous les reconnaîtrons