24.03.2008

Un gars lit les Huns 2… Le retour

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,8-15.
Vite, elles quittèrent le tombeau, tremblantes et toutes joyeuses, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples. Et voici que Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » Elles s'approchèrent et, lui saisissant les pieds, elles se prosternèrent devant lui. Alors Jésus leur dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu'ils doivent se rendre en Galilée : c'est là qu'ils me verront. »
Tandis qu'elles étaient en chemin, quelques-uns des hommes chargés de garder le tombeau allèrent en ville annoncer aux chefs des prêtres tout ce qui s'était passé. Ceux-ci, après s'être réunis avec les anciens et avoir tenu conseil, donnèrent aux soldats une forte somme en leur disant : «Voilà ce que vous raconterez : 'Ses disciples sont venus voler le corps, la nuit pendant que nous dormions.' Et si tout cela vient aux oreilles du gouverneur, nous lui expliquerons la chose, et nous vous éviterons tout ennui.»
Les soldats prirent l'argent et suivirent la leçon. Et cette explication s'est propagée chez les Juifs jusqu'à ce jour.
 
    Ce Texte fait suite non à celui d’hier, mais à celui qui a été lu pendant la veillée pascale (Mt 28, 1-10) : Après le sabbat, à l'heure où commençait le premier jour de la semaine, Marie Madeleine et l'autre Marie vinrent faire leur visite au tombeau de Jésus. Et voilà qu'il y eut un grand tremblement de terre ; l'ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s'assit dessus. Il avait l'aspect de l'éclair et son vêtement était blanc comme la neige. Les gardes, dans la crainte qu'ils éprouvèrent, furent bouleversés, et devinrent comme morts. Or l'ange, s'adressant aux femmes, leur dit : « Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n'est pas ici, car il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez voir l'endroit où il reposait. Puis, vite, allez dire à ses disciples : 'Il est ressuscité d'entre les morts ; il vous précède en Galilée : là, vous le verrez !' Voilà ce que j'avais à vous dire. » […] Le dernier paragraphe est le premier de l’Évangile de ce jour. De nouveau, Matthieu se distingue de Jean en apportant un regard différent de celui que Jésus aimait. Cette différence est moins celle d’un metteur en scène que de la même scène interprétée selon des modalités adoptant les nuances et sensibilités d’auteurs qui privilégient certains détails selon ce qu’ils ont été amenés à en retenir. Une certaine critique a voulu déceler des contradictions entre les quatre Évangélistes, là où il n’y a pourtant que des complémentarités de perception des mêmes événements. C’est que Jean est celui qui est tout contre le cœur de Jésus : lui privilégie une certaine intériorité. Jean est l’aigle de l’altitude, éloigné des bruits du monde afin de mieux en apercevoir les silences. Matthieu est lui aussi pourvu d’ailes symboliques, mais notre ancien collecteur d’impôts a besoin de s’appuyer sur des faits plus tangibles, extérieurs et parfois spectaculaires : un grand tremblement de terre, l'ange du Seigneur qui descendit du ciel, à l'aspect de l'éclair dénotent singulièrement du récit de saint Jean qui place ses priorités dans les profondeurs du silence de ce qui est moins spectaculaire.
    Ainsi, hier Jean portait l’accent sur Marie Madeleine seule : une femme isolée est sans doute moins sujette au bavardage que si elle est accompagnée ! Avec Matthieu, l'autre Marie est également présente. Vraisemblablement Marie de Magdala : la Mère du Seigneur est bien davantage qu’une autre Marie puisqu’elle est Marie par excellence. Pour Jean, il suffit que Marie Madeleine aie vu la pierre roulée pour attester de la Résurrection. Pour Matthieu, la même est accompagnée, rendant ainsi un témoignage plus crédible parce que commun aux deux femmes. S’ajoutent bien sûr l’intervention de l’ange du Seigneur, ainsi que son adresse aux femmes. Afin de faire bonne mesure, et pour prévenir tout risque de suspicion d’hallucination collective, les gardes du tombeau sont eux-mêmes mis à contribution, par une réception de cet événement extraordinaire différant en tout point de celle des deux femmes appelées à témoigner ensuitre aux disciples : eux furent bouleversés, et devinrent comme morts. Les servants de l’amour de la loi sont figés là où les servantes de la loi de l’amour, tremblantes et toutes joyeuses, coururent porter la nouvelle aux disciples. Les uns sont dans la crainte ; par deux fois, les autres sont priées de ne plus l’être : « soyez sans crainte ! », la première fois par l’ange du Seigneur, la seconde par le Seigneur en personne. La Résurrection bannit en effet toute crainte chez qui y accorde sa foi et sa confiance. Mais jamais elle ne s’impose à quiconque par la force de la démonstration !
 
    Certes, nos deux Marie ont bénéficié de la parole de l’ange. Mais fût-elle d’ange, la parole n’enfreint aucunement la liberté de chacun : elle peut passer pour illusoire, y compris chez son récipiendaire… à moins qu’elle ne soit suspectée d’être la parole détournée d’une créature désirant se faire passer pour un ange de lumière. Mais Jésus sait venir à la rencontre de ces possibles interrogations, en confirmant point par point la parole de son messager.
    « Est-ce que le Messie peut venir de Galilée ? » Formidable pied de nez à tous ceux qui ont cru en avoir fini avec Lui, le Christ donne rendez-vous à ses disciples là même où Il est devenu signe de contradiction ! Ce signe-là ne s’éteint pas avec la Résurrection puisqu’elle ne s’impose pas. De même que le Christ a été trahi pour trente pièces d'argent, Sa Résurrection elle-même peut être volée en laissant croire que ce sont ses disciples qui sont venus voler Son corps. Et cette explication ne s'est-elle pas propagée jusqu'à ce jour ?

23.03.2008

À VIE de recherche

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,1-9.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin, alors qu'il fait encore sombre. Elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau. Le matin de Pâques, Marie-Madeleine courut trouver Simon-Pierre et l'autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. » Pierre partit donc avec l'autre disciple pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. En se penchant, il voit que le linceul est resté là ; cependant il n'entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul, mais roulé à part à sa place. C'est alors qu'entra l'autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n'avaient pas vu que, d'après l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts.
 
    Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour. (Gn 1, 5-6) Le premier témoin de la Création est l’homme : Adam. Le premier témoin de la Résurrection –par contraste d’un tombeau vide- est la femme. La Résurrection fait toute création nouvelle : elle transcende tout "incident de parcours" de l’ancienne. C’est pourquoi le premier de ses témoins se devait d’être non seulement une femme, mais encore une femme anciennement "du soir" : Marie Madeleine ! Marie Madeleine, si bien rachetée qu’elle devient du grand matin.
   Mâtin, quel matin ! Comme le jour éclipse la nuit, la vie éclipse la mort : la pierre a été enlevée du tombeau. Les "lendemains qui chantent" ne sont qu’illusions humaines ; ce qui n’est pas illusoire en ce matin de Pâques, c’est que les morts ne roulent pas la pierre de leur tombeau. Les morts ne roulent pas davantage le linge qui avait recouvert leur tête. Si leur tête n’a plus besoin d’être recouverte, c’est justement parce qu’ils en ont de nouveau besoin afin de voir loin : plus loin que la mort. Ne serait-ce pas la mort elle-même qui a été roulée ? Il y a du vivant là-dessous ! Oui, mais QUEL vivant ? « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l'a mis. » "On" : pour l’instant, ce vivant est indéfini ; on ne sait pas encore qu’il est infini. Alors, on croit encore qu’il s’agit d’un vivant extérieur au mort. C’est que les morts sont figés : comment pourraient-ils bouger ? Les vivants, eux, bougent : ils bougent d’autant plus vite qu’ils ne retrouvent pas leurs morts : Marie-Madeleine courut ; […] Ils couraient tous les deux ensemble, mais l'autre disciple courut plus vite… À quoi bon tant se hâter ? Les morts ne se sauvent pas. Sauf celui-là, justement ! Parce qu’il s’est sauvé, c’est à qui courra le plus vite. Jusque-là, en effet, on ne savait pas encore que le mort s’est sauvé POUR SAUVER.
 
    Il vit, et il crut. Qui crut le premier des trois ? Celui qui était arrivé le premier au tombeau ? Les premiers sont les derniers. Celui que Jésus aimait fut le dernier des trois à croire : être le favori n’empêche pas d’attendre son tour en respectant la hiérarchie instituée par le Christ. Il entre dans le tombeau : Pierre est le premier à entrer, et il regarde le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête… Le chef des Apôtres regarde… mais voit-il ? Ce qu’il voit, ce sont les attributs présents d’un mort absent : il croit par ce qu’il voit. C'est alors qu'entra l'autre disciple : il vit, et il crut. Il croit par ce qu’il voit… et ne voit pas : le mort est absent, donc le vivant est présent. Il fallait que Jésus ressuscite d'entre les morts. CQFD. Marie Madeleine est non seulement la PREMIÈRE à croire, mais elle croit SANS voir : d’une part, elle arrive sur les lieux alors qu'il fait encore sombre ; d’autre part, elle N’ENTRE PAS dans le tombeau. Elle n’est plus la femme "du soir" : tout le parfum destiné aux morts, elle l’a essuyé de ses cheveux sur les pieds de son Seigneur. Il ne lui appartient donc pas en premier chef d’inspecter la bonne tenue des apprêts mortuaires, comme il ne lui appartient pas en premier chef de tirer les conclusions de cette pierre qui a été enlevée du tombeau.
    Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église (Mt 16, 18).Une Église vivante est une église de chair plus que de pierre : si celle-ci a été enlevée du tombeau, c’est afin que la vie s’engouffre là ou régnait la mort. C’est une Église de la Résurrection ; le linge du reniement et de la mort qui avait recouvert sa tête est non pas posé avec le linceul de cette mort, mais roulé à part à sa place : chacun est à sa place, a sa part qui n’empiète pas sur celle de l’autre. À l’un revient d’entrer le premier, mais non le seul. À l’autre revient de croire à la suite de ce que voit le premier. À tous revient de savoir où on a mis ce qu’on a enlevé, afin de croire ce qu’on ne voit pas. À la femme, revient le rôle éminent de rendre de chair ce qui est de pierre : de donner à la vie un parfum de résurrection et de grâce, quel qu’en soit le coût. La loi de l’amour est à ce prix. Elle est une loi d’éveil au grand matin, non de "grand soir" !!!
    Il y eut un soir, il y eut un matin : il est l’heure de se lever, non de se coucher.

22.03.2008

SILENCE : ON TOURNE…

    … et l’amour de la loi se retourne. Il respecte scrupuleusement le sabbat : c’est le temps du repos, du silence. Ce silence est celui de la vie ou celui de la mort : à chacune sa part. En chacun cohabitent parfois l’un et l’autre, l’un au détriment de l’autre : le rideau du temple de nos cœurs se déchire à la mesure de nos trahisons, déchirant nos tuniques sans coutures.
 
    Le Christ est allé jusqu’au bout de toutes les déchirures : Il vient recoudre ce que la couturière la plus habile ne parviendrait plus à relier. Jusqu’au bout, Il montre l’exemple par Lui… et par les autres : quel que soit le degré de déréliction de ceux-là, ils ont un chemin à nous montrer… quitte à ce que cette voie soit opposée à celle qu’ils ont empruntée !
    Même le silence de la mort n’est pas égal pour tous. Le Messie est mort. Judas est mort. Avec Jésus, ont été crucifiés deux larrons : tous deux sont morts après qu’on leur aie brisé les jambes. Hier, Jean était très laconique sur ces deux larrons : Là, ils le crucifièrent, et avec lui deux autres, un de chaque côté, et Jésus au milieu. Nous n’en saurons pas davantage. Mais déjà, nous savons que Jésus est au milieu d’eux, partageant avec eux le sort funeste qui leur est réservé : l’extrême limite de la misère. Jusqu’au sommet du Golgotha de chacun, Jésus demeure au milieu de nous.
 
    C’est par Luc que nous aurons plus de précisions quant aux deux larrons :
Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 23,39-43.
« L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi. » Mais l'autre, le reprenant, déclara : « Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes : mais lui n'a rien fait de mal » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras avec ton Royaume. » Et il lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis. »
    L’Église a même retenu le nom de ce racheté de la dernière heure : Dismas. De même que la Miséricorde a un nom, la misère dont prend conscience celui qui en est porteur le relève en lui donnant un nom. Le mauvais larron, lui, restera à jamais anonyme. C’est par sa mort que Dismas est montré en exemple : surtout pas par sa vie ! Si celle-ci avait été exemplaire, que viendrait-il faire ici ? Certes, le Christ a encore MOINS à faire ici, mais Sa condamnation n’est pas de même nature. Et c’est Dismas lui-même qui le reconnaît ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes : mais lui n'a rien fait de mal . Sa vie durant, il a trahi la loi de l’amour : il en accepte le prix à payer sans chercher à reporter ce coût sur autrui. Certes, sa situation désespérée l’ouvre à la conscience de sa misère, mais cette situation ne diffère pas chez son comparse qui cherche au contraire à SE servir du Christ à son profit. Deux pécheurs proches du Seigneur jusque dans l’agonie : l’un qui rejette les conséquences de son propre mal, l’autre qui en tire les conséquences sans prendre le mal pour le bien. Un autre proche du Seigneur (plus proche encore que Dismas, puisqu’Il L’a cotoyé pendant trois ans) a perdu jusqu’à son nom : Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! Pas davantage qu’un condamné de la pire espèce, Judas était "interdit" de miséricorde : Dismas avait sans doute plus de sang sur les mains que lui. Qui a condamné Judas ? Personne d’autre que lui-même. La différence fondamentale qui existe entre les deux hommes est que l’un était un voleur alors que l’autre était un criminel de droit commun, ne cherchant pas à travestir ses crimes en actes de bienfaisance. Judas était un voleur jusque dans sa conception du bien et du mal : volant le bien de l’autre afin de recouvrir son mal, déguisant ainsi le mal en bien, comment aurait-il pu s’ouvrir à la miséricorde ? Celle-ci ne s’applique que sur un mal désigné comme tel : étrange "miséricorde" qui se surprendrait à effacer un bien…
 
    « Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple. » L’antithèse de la miséricorde réside en cette lâcheté collective consistant à se désigner un bouc émissaire : lui -et lui seul- est arbitrairement chargé de la misère de tous. Il n’a pas accès à la miséricorde de l’autre, la misère qu’il porte n’étant pas LA SIENNE : c’est que la miséricorde, elle, n’est pas une voleuse. Ceux qui ont désigné le bouc émissaire n’ont pas davantage accès à cette miséricorde : comment pourraient-il voir LEUR misère quand ils l’ont artificiellement transférée ?
    Le silence du sabbat parle à nos cœurs : en cette vigile pascale, sommes-nous assez vigilants sur ce que nous faisons AUJOURD’HUI de notre misère ? OÙ la faisons-nous nicher ? Dans le silence de la mort, ou dans celui de la résurrection ? À la mort, à la vie, il n’y a plus de trou si noir que le Père n’y soit pas. À la sombre crèche de la Naissance, il y a un Joseph : le père des pères, celui qui écrase "l’impossible" du talon comme Marie écrase la tête du serpent. Et c’est un autre Joseph qui apprêtera le Fils dans la crèche de la Résurrection : la loi de l’amour fait rouler jusqu’aux pierres…

20.03.2008

Amour propre contre amour-propre

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15.
Avant la fête de la Pâque, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout. Au cours du repas, alors que le démon a déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, l'intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne à Dieu, se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu'il se noue à la ceinture ; puis il verse de l'eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait à la ceinture. Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ! » Jésus lui déclara : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. » Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n'auras point de part avec moi. » Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n'a pas besoin de se laver : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, ... mais non pas tous. » Il savait bien qui allait le livrer ; et c'est pourquoi il disait : « Vous n'êtes pas tous purs. »
Après leur avoir lavé les pieds, il reprit son vêtement et se remit à table. Il leur dit alors : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Vous m'appelez 'Maître' et 'Seigneur', et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous.
 
   L’incompréhension règne toujours autour de Jésus. Comprendre, c’est prendre-avec. L’amour réclame d’aller plus loin que la captation : il est moins dans le registre du prendre que dans celui du donner. Il n’interdit pas la compréhension : il la place au second plan, la soumettant à l’épreuve de la confiance. La confiance, c’est accepter de ne pas tout comprendre sur-le-champ, se fier à qui en a davantage compris que soi. Mieux encore : ce n’est pas tant se fier à celui qui a « tout compris » qu’à celui qui est plus avancé dans l’amour. Celui-là seul fait à son tour avancer l’amour. (Celui qui prétend avoir « tout compris » n’est qu’un captateur de l’amour : il le fait au contraire reculer ; c’est un gourou en puissance… ou sa victime !).
    Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout.
Un amour statique n’est déjà plus l’amour : c’est un amour-compris qui n’est au mieux qu’entretenu, jamais développé. Or, l’amour est don, non un acquis : son exercice est toujours à acquérir… jusqu'au bout. À rebours de l’amour-compris, c’est l’amour "service compris" qui est placé en exergue aujourd’hui : l’amour qui ne se laisse pas étouffer sous le poids des conventions, et qui purifie au contraire celles-ci à son contact. L’amour-compris, c’est l’amour conventionnel –voire conventionné !- de l’amour de la loi. Privilégier la loi de l’amour, c’est accepter de se laisser purifier dans la confiance… ce qui réclame naturellement la reconnaissance préalable de sa relative impureté.
 
   Aimer jusqu'au bout, ce n’est pas aimer jusqu’au bout de l’amour ! Parce que l’amour n’a pas de bout : ce serait lui attribuer des limites, le rendre exclusif sur l’un… ce qui revient à en exclure l’autre. Celui qui ne rassemble pas avec l’amour le disperse aux quatre vents. Parce que l’amour n’a pas de bout, il fait vivre debout. Il faut bien vivre debout afin de pouvoir avancer, de marcher plus loin : jusqu’au bout. Il nous faut mettre un pied devant l’autre, se nouer à la ceinture le linge qui essuie les pieds que nous lavons. Cette ceinture, c’est l’équipement de combat qui donne confiance. C’est que pour avoir part avec l’amour, il convient que les pieds qui nous y mènent soient propres, apprêtés à se laisser blesser par les cailloux qui jonchent immanquablement le chemin sans que ces plaies ne conduisent à s’infecter.
 
    « Vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné… » Extrême délicatesse de la loi de l’amour ! Elle ne s’impose pas, comme s’impose l’amour de la loi. Le 'Maître' et 'Seigneur' de la loi de l’amour n’impose pas et ne S’impose pas : Il propose, en donnant l’exemple. Que serait la loi de l’amour si elle ne s’ancrait pas sur la liberté de chacun ? Lui le Pur parmi les purs, Il donne l’exemple en se rabaissant au rang du pécheur qu’Il n’est pourtant pas : Il vient nous rejoindre dans notre fragile condition. Avant de laver les pieds de Ses disciples, Il quitte son vêtement. Pourquoi quitter son vêtement pour ne se laver que les pieds ? Il suffit de se déchausser. C’est qu’afin de parvenir à se laver les pieds les uns aux autres, il faut savoir quitter son vêtement du vieil homme afin de revêtir l’homme nouveau. Celui qui obéit à la loi de l’amour… jusqu'au bout.

19.03.2008

Service non compris

Évangile de Jésus-Christ selon st Matthieu 26,14-25.
Alors, l'un des Douze, nommé Judas Iscariote, alla trouver les chefs des prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui proposèrent trente pièces d'argent. Dès lors, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. Le premier jour de la fête des pains sans levain, les disciples vinrent dire à Jésus : « Où veux-tu que nous fassions les préparatifs de ton repas pascal ? » Il leur dit : « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : 'Le Maître te fait dire : Mon temps est proche ; c'est chez toi que je veux célébrer la Pâque avec mes disciples.'» Les disciples firent ce que Jésus leur avait prescrit et ils préparèrent la Pâque.
Le soir venu, Jésus se trouvait à table avec les Douze. Pendant le repas, il leur déclara : « Amen, je vous le dis : l'un de vous va me livrer. » Profondément attristés, ils se mirent à lui demander, l'un après l'autre : « Serait-ce moi, Seigneur ? » Il leur répondit : « Celui qui vient de se servir en même temps que moi, celui-là va me livrer. Le Fils de l'homme s'en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! » Judas, celui qui le livrait, prit la parole : « Rabbi, serait-ce moi ? » Jésus lui répond : « C'est toi qui l'as dit ! »
 
    Matthieu vient apporter aujourd’hui quelques nuances à ce que Jean évoquait hier. Il est toujours plaisant d’avoir de la même Cène des regards différents : cela donne une touche "3D" à la « photo de famille » !… C’est qu’à en rester à la première lecture de Jean, le traître pourrait passer pour une malheureuse victime : « Et, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. » Ce n’est pas "de sa faute" : il a avalé sa bouchée comme Blanche-Neige a croqué la pomme ! Sympathique pour Judas… un peu moins pour Jésus, qui endosse alors un rôle peu reluisant…
 
   Matthieu est moins affectif que Jean : lui se penche moins sur la poitrine de Jésus et plus sur le portefeuille. Ancien collecteur d’impôts, il a appris à repérer les fraudeurs. Judas Iscariote était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait pour lui ce que l'on y mettait. Même si le fait est précisé par Jean, Matthieu ne le le contredit nullement : il n’est pas jaloux de celui que Jésus aimait. Il est plus incisif, et moins indulgent. Il suffit parfois d’une simple bouchée pour compromettre la vérité. Parfois… mais pas toujours. Le regard de Matthieu indique assez que le félon n’a pas été pris d’une "pulsion soudaine et irrépressible" -comme on dirait volontiers aujourd’hui- que la bouchée aurait simplement mise à jour. Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer. La recherche procède moins de l’impulsivité que de la froide réflexion : il y a donc eu préméditation. Et cette préméditation n’est pas qu’affaire de gros sous : les trente pièces d'argent ne sont que l’arbre qui cache la forêt.
 
   Cette forêt est celle de l’incompréhension qui règne autour de Jésus. Par deux fois hier, Jean la stigmatisait : Les disciples se regardaient les uns les autres, sans parvenir à comprendre de qui Jésus parlait. […] Mais aucun des convives ne comprit le sens de cette parole. Pas même le narrateur, qui ne faisait pas de sa compréhension le critère de sa fidélité intérieure : c’est au contraire cette fidélité qui lui a apporté ENSUITE les clefs de la compréhension. Matthieu enfonce le clou de l’infidélité du prochain. Plus que jamais, la chasse à l’infidèle n’est pas un théâtre d’opérations extérieures mais INTÉRIEURES. C’est avec le rénégat qui se niche dans notre propre cœur qu’il convient de croiser le fer : charité bien ordonnée commence par soi-même. La lutte à l’extérieur ne fournit que trop souvent l’alibi commode qui élude cette lutte de l’intérieur. L’adversaire a alors quartier libre pour opérer, obtenant de faciles victoires intérieures sans combats, détournant ceux-ci à l’extérieur… et rendant la situation intérieure de plus en plus incompréhensible.
   Il n’est pas de combats sans blessures. De la position que nous adoptons vis à vis de ces blessures dépend justement notre compréhension : celle-ci requiert davantage de l’intelligence du cœur que du froid raisonnement mathématique. Dans l’infidélité intérieure, c’est l’amour qui est blessé : selon ce que nous en recevons, nous le traduisons comme tel –une blessure d’amour, propice à une certaine fécondité- ou nous repoussons cette blessure à l’extérieur, ne percevant plus l’infidélité qu’à l’extérieur. Ce qui conduit naturellement à poser des actes dictés par un dépit d’amour. Ces actes comportent différents degrés : de l’abandon de l’Église mère (au profit d’une autre ,–ou d’aucune !- ou d’un retour à une Source plus "pure" parce qu’aconfessionnelle) au crime passionnel, en passant par le refuge en divers modes d’évasion. L’amour est déçu. Oui, mais… QUEL amour ? L’amour réel, ou l’image que nous nous en faisons ? Certes, les autres ont une relative responsabilité dans l’image de l’amour qu’ils transmettent, qu’eux-mêmes ont reçu pour une part en héritage et qu’ils véhiculent telle quelle sans trop se questionner sur sa validité, se fiant sans discernement à l’image qu’ils en ont. Sans doute est-ce moins l’amour qui déçoit que ses thuriféraires les plus engagés qui le trahissent plus qu’ils n’en témoignent. Cela relève d’une saine exigence d’amour. Et c’est justement parce que cette exigence est inscrite au plus profond de notre cœur qu’elle NOUS interroge au premier chef.
 
    Durant trois ans, Judas Iscariote partage l’existence de l’Amour (avec un grand A). Mais l’amour se partage moins dans la proximité que dans la communion. Chez Judas, il ne correspond pas à l’image qu’il s’en est forgée. Il alla trouver les chefs des prêtres, parce qu’ils sont à ses yeux les représentants éminents de l’amour tel qu’il le conçoit. Il n’a pas entièrement tort : ils sont de fait les représentants de l’amour… mais de l’amour de la loi. Au détriment, bien sûr, de la loi de l’amour. Chez Matthieu, ce n’est pas Jésus qui sert la bouchée mais celui qui vient de se servir en même temps que Lui. Il n’est plus servi, il ne sert plus : il SE sert, non après l’Hôte d’honneur mais en même temps que Lui, se faisant en quelque sorte son égal. Chez Jean, quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui. Chez Matthieu, il est clair que Satan n’a pas rencontré beaucoup de résistance : c’est lui qui ne fit qu’une bouchée de Judas. Chez Jean, hormis lui-même, les disciples ont bouche close. Chez Matthieu, ce n’est pas celui qui est tout contre qui parle, mais celui qui est contre : « Rabbi, serait-ce moi ? » Agir par dépit, c’est retourner l’amour contre lui-même. Il n’est plus l’objet d’une vigilante et constante interrogation mais un objet devenu figé. Ce n’est plus l’amour qui est défendu, mais son image passablement jaunie. Il ne questionne plus qu’en apparence, parce que la réponse EST dans la question : « C'est toi qui l'as dit ! »
    « Mais malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré ! Il vaudrait mieux que cet homme-là ne soit pas né ! » Terrible diatribe de Jésus ! Mais surtout, le plus malheureux